jeudi 7 janvier 2010

Incrédule devant Persécution

J’ai marché tout droit devant moi en sortant de l’hôtel, j’ai traversé le Marais, sans plan, jusqu’à apercevoir, bouchant l’horizon, le Centre Pompidou. Et je suis allée voir Persécution de Patrice Chéreau au cinéma. Coïncidence, une des scènes du film se passe précisément dans cette rue-là et cela aurait dû m’aider à m’intéresser aux personnages et à leur histoire, mais je ne suis pas du tout « entrée » dans le film. Mon esprit était un peu comme un docteur qui cherche une veine pour faire une piqûre et qui ne la trouve pas : j’essayais j’essayais de toutes mes forces de percer l’écran, de trouver un point de pénétration dans l’histoire de ces fantômes, en vain. Je ne voyais que des détails qui grossissaient grossissaient, et m’agaçaient. Tous les personnages me semblaient sales et négligés, j’avais envie qu’ils se lavent, qu’ils se coupent les cheveux, qu’ils se rasent, qu’ils se shampouinent. J’en avais marre de leurs lèvres inférieures qui tremblotaient quand ils voulaient pleurer et, malheureusement, ils chialaient pour un oui pour un non. J’avais envie de leur crier de s’acheter un bon livre au lieu de se prendre la tête comme ça. Le souffre-douleur de Romain Duris, larmoyant, dramatique, ridicule, insupportable. Il partait dans de grandes envolées lyriques sans queue ni tête. Théâtral, des effets de manche pour du vide. Ils menaient tous une vie ennuyeuse à crever, tous leurs rapports étaient viciés, et je m'en foutais royalement. J’ai décroché dès la scène suivante : Romain Duris rentre chez lui – enfin, une sorte d’entrepôt où il vivote comme un homme des cavernes sauf que la grotte Chauvet c’est quand même plus joli ! – et trouve un inconnu, Jean-Hugues Anglade, artistiquement endormi, cuvant son vin, sur un matelas posé à même le sol. Il est nu comme un ver et tend ses fesses charnues à la caméra – que les Bacchus du Louvre m’ont manqué à ce moment-là! Le reste de son corps est disposé d’une façon si peu naturelle qu’au lieu de crier à l’intrus, on se met à penser au réalisateur dirigeant son acteur jusqu’à lui faire trouver la pose parfaite à ses yeux. Et là je me suis posé la question fatale dans une salle de cinéma, enceinte de l’instinct, du ressentir: Qu’est-ce que cela signifie ? ou simplement en anglais What ? C’en était trop et le film m’est, littéralement « sorti par les yeux ». Peut-être un autre jour, dans un autre lieu, je trouverai ce film bien, mais pas ce jour-là.

mercredi 6 janvier 2010

Le plaisir dans la répétition

Je suis allée voir Le point sur Robert, le spectacle de Fabrice Luchini, à l’Espace Pierre Cardin. Il est arrivé avec ses livres, et il nous a annoncé qu’il nous lirait du Paul Valéry, du Chrétien de Troyes, et du Roland Barthes. Bien sûr il a fait plein de digressions sur Anne Roumanof qu'il déteste, sur Baudelaire ou sur Zarathoustra par exemple en disant « Je vous raconte ça et après je trace ». Il nous a fait applaudir les retardataires pour qui il a de l’empathie en « homme de gauche dans un spectacle fraternel ». Bien sûr il nous a pris à témoins, a parlé de Michel Bouquet « son maître », nous a fait répéter une phrase de Jean Genet qui brise les barrières de la pudeur – surtout quand vous êtes la seule, parmi vos voisins, à la hurler ! Il a imité Johnny Halliday et s’est déhanché comme un beau diable sur le tube disco Ring my bell d’Anita Ward - si vous l'avez vu danser dans Paris de Klapisch vous pouvez comprendre pourquoi on rigole - et nous a fait pleurer de rire en nous refaisant des scènes de Chrétien de Troyes d’Eric Rohmer ou en récitant Le Corbeau et le Renard de Jean de La Fontaine... à l’envers! Il y avait un drôle de va et vient entre les deux tables et les deux chaises : tantôt il enlevait sa veste, tantôt la remettait, la trimballait du dos d’une chaise à l’autre... Et en parfait cabotin il s’est interrogé tout haut sur la raison de son succès qui le laisse perplexe. Bref, il est drôle, et quand vient l'heure de quitter cette lessiveuse, vous en redemandez encore et encore, et là il récite sur le champ et magnifiquement deux poèmes de Rimbaud.Vous savez à quoi vous vous exposez, vous avez déjà vu et revu son spectacle en DVD, mais pendant ces deux heures vous suspendez votre jugement, vous n’êtes que rire et relâchement, comme un enfant qui aime qu’on lui relise toujours la même histoire. C’est tout simplement une sensation délicieuse.Quand je suis sortie du théâtre, un peu tourneboulée, j’ai aperçu au loin la Tour Eiffel et la roue illuminée place de la Concorde et j’aurais pu me croire à Tokyo, ou sur l’île d’Odaiba, sortant du cinéma Mediage ou de la station Onarimon, si l’Obélisque ne m’avait pas ramenée à Paris. Ce n’est pas que la roue ou la tour qui me rappelaient Tokyo à Noël, c’était une sensation euphorique de liberté, au milieu de tous ces gens qui se dirigeaient vers le métro pour rentrer chez eux. C’est un peu un jeu que l’on joue pour soi-même quand on passe quelques jours d’affilée dans une ville étrangère : se fondre dans la foule, faire mine de rentrer chez soi, tout en sachant que dans sa poche on ne serre aucune clé.Luchini a commencé son spectacle par le texte ci-dessous, de Paul Valéry, inédit pour moi. Je l'entends encore en répéter plusieurs fois certaines phrases et nous expliquer pourquoi cela aide à en dévoiler leur puissance, leur beauté et faire qu’elles s’impriment en nous. En relisant le texte je me dis que cet homme "coupable de crime de poesie" c'est aussi lui, Fabrice Luchini :

Je passais, il y a quelque temps, sur le Pont de Londres, et m’arrêtai pour regarder ce que j’aime : le spectacle d’une eau riche et lourde et complexe (...). Mais je sentais derrière moi trotter et s’écouler sans fin tout un peuple invisible d’aveugles éternellement entraînés à l’objet immédiat de leur vie. Il me semble que cette foule ne fût point d’êtres singuliers, ayant chacun son histoire, son dieu unique, ses trésors et ses tares, un monologue et un destin ; mais j’en faisais, sans le savoir, à l’ombre de mon corps, à l’abri de mes yeux, un flux de grains tous identiques, identiquement aspirés par je ne sais quel vide, et dont j’entendais le courant sourd et précipité passer monotonement le pont. Je n’ai jamais tant ressenti la solitude, et mêlée d’orgueil et d’angoisse; une perception étrange et obscure du danger de rêver entre la foule et l’eau. Je me trouvais coupable du crime de poésie sur le Pont de Londres.

mardi 5 janvier 2010

Le petit carré d’Hermès

Non, dans ce visage, je n’ai pas reconnu les traits de Lucius Quinctius Cincinnatus (v. 530-430 av. J.-C.) « romain célèbre pour la simplicité de ses moeurs, qui reçut dans son champ la nouvelle de sa nomination au consulat ». Par contre, il ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de Dan S., « le mec qui fait de l’histoire à la BBC » comme il aime à se nommer.
Cette statue dite d’Hermès à la sandale, du IIe siècle après J.-C., a été découverte au Théâtre de Marcellus à Rome. Que signifie « découvrir une statue » ? Etait-ce lors de fouilles ? Quel sort lui fut réservé entre les fêtes de l’Empire et l’an 1523, quand l’ancien théâtre devient en partie le palais de la famille Savelli ? C’est à eux, en 1685, que Louis XIV l’achète pour Versailles. Comment en a-t-il appris l’existence ?Notre regard glisse du visage – quelqu’un a attiré son attention derrière son épaule : il écoute les ordres de son père, Zeus – à la main qui noue ou dénoue une sandale. Vient-il d’arriver ? Est-il sur le départ ? Là aussi, la ressemblance avec Dan est frappante, lui qui est toujours par monts et par vaux. « Hermès noua sous ses pieds ses divines sandales, qui brodées de bel or, le portent sur les ondes et la terre sans borne, vite comme le vent » écrit Homère. Les sandales ailées d’Hermès (les talaria) l’aident dans sa tâche de messager des dieux. Comme c’est aussi le dieu des voyageurs, qu’il prenne Dan S. sous ses ailettes! C’est vraiment la classe d’avoir sa statue au Louvre de son vivant !

lundi 4 janvier 2010

La dite Artémis

Salle des Caryatides au Louvre, quel défilé devant la belle statue d’Artémis à la biche ! En 1602 Henri IV demanda que cette statue, « oeuvre romaine d'époque impériale » du 1er ou 2e après J.-C., qui ornait le jardin de la reine au château de Fontainebleau, don du pape Paul IV à Henri II en 1556, soit exposée dans la « Salle des Antiques » du Louvre, c’est-à-dire la même salle où elle trône aujourd’hui en son beau milieu. Fin connaisseur en gente féminine, je ne m’étonne pas que le Vert-Galant ait voulu contempler à loisir la grâce infinie de la déesse grecque de la chasse qui, nous dit-on, « porte une tunique (le chiton) retroussée jusqu'aux genoux afin de faciliter sa course et un manteau (l'himation), passant sur l'épaule gauche, qui embrasse sa taille ». Il ne faut pas s’étonner non plus de la retrouver à Versailles sous le règne de Louis XIV. Je me demande dans quelles conditions elle a fait le voyage du Louvre au château et comment on l’a protégée des soubresauts du chemin. Le Roi Soleil était-il présent quand on l’a installée dans la Grande Galerie ? Dérange-t-on un roi pour cela ? Je l’espère ! En 1798, sous la Convention, Versailles est vidé et l'on peut comprendre que ce chef d’oeuvre n’y "moisisse" pas : revoilà la Diane de Versailles au Louvre.
Mais Artémis n’a pu voir tout ce beau monde se presser à ses pieds – imaginez un peu : de Catherine de Médicis à Marie-Antoinette en passant par la Pompadour et Molière et La Fontaine, Voltaire et Napoléon... - car son regard de marbre est détourné vers son carquois, et tous les Actéon en puissance que nous sommes ne risquent rien cette fois-ci ! Le sculpteur romain l’a saisie à jamais dans le geste de saisir du bout des doigts l’une de ses flèches d’argent. C’est un geste assuré, agile, vif et silencieux car elle vient d’apercevoir un cerf ou une biche qu’il ne s’agit pas d’effaroucher. A ses pieds on pense à La Vénus d’Ille, le conte de Mérimée, et si elle tournait soudain la tête vers nous, là non plus, on ne serait nullement étonnés... Mais ce jour-là on verra toute une bande de cerfs et de biches dévaler les beaux escaliers du Louvre et se disperser vers les Tuileries, la déesse outragée à leurs trousses, ses flèches vengeresses pourfendant l’air!

dimanche 3 janvier 2010

Et la lumière est...

Dans le « vierge, bel et vivace aujourd’hui », ce vers célèbre de Mallarmé, l’adjectif que je préfère c’est « vivace » : on dit d’une plante qu’elle est vivace quand elle se débrouille biologiquement pour que ses « bourgeons survivent aux rigueurs de la mauvaise saison, qu’il s’agisse du gel de l’hiver ou de la sécheresse ». J’aime l’idée de la plante qui « trouve » une stratégie pour ne pas suivre le sort de ses compagnes bisannuelles qui rentrent en dormance en hiver et refleurissent au printemps ou au début de l’été, qui ont un besoin constant de soins, et qui s’épuisent, à force. Pendant longtemps j’ai cru que le « vivace » de Mallarmé signifiait que le jour qui s’ouvrait à nous nous filait entre les doigts, insoumis et sauvage. C’est que je n’y connais rien en horticulture ! Maintenant je comprends combien aujourd’hui nous sollicite, et tout ce qui se passe en nous, biologiquement, psychologiquement, et quels hasards il faut - en anglais hasard se dit chance et j’écris cela en pensant à mes coups de chance des mois d'avril et de mai 2009 - pour qu’un jour, naturellement, on ne puise dans le terreau, et dans l’environnement qui nous entoure, que ce qui nous est bénéfique... Je pense qu’une fois la stratégie mise en place, dont nous ne sommes pas conscients à 100%, tout se décide en un jour, en une étincelle, et c’est le printemps pour longtemps longtemps.

samedi 2 janvier 2010

Jamais sans mon livre

Mince ! le taxi allait arriver et je ne savais toujours pas ce que j’allais pouvoir lire dans le train... tout en sachant pertinemment que je n’allais pas l’ouvrir, ce livre, car dès que je suis assise dans un train, mon esprit bat la campagne. J’avais bien mon ipod au cas où l’Eurostar restait coincé dans le tunnel dans le noir mais... si c’était en rase campagne? Au dernier moment j’ai saisi la bio de Van Gogh pour « réviser » avant l’expo à la Royal Academy.
Mais le voyage s’est super bien passé – et le nord de la France sous la neige, quel magnifique spectacle!
Les derniers jours à Londres, avant le voyage, je lisais un livre sur les séjours en Angleterre d’Arthur Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent », entre 1872-1874. Il avait 17 ans. Fin mai 1873, Van Gogh, âgé de 20 ans, débarquait lui aussi à Londres. C’est amusant d’imaginer que s’ils s’y sont croisés ils ont peut-être eu une drôle de sensation, comme Christophe Lambert quand il croise un autre Highlander dans le film du même nom! Bizarrement, tout au long de mon séjour parisien, je n’ai fait qu’entendre parler de Rimbaud... le plus extraordinairement dans Plus belle la vie (!!) où une Japonaise déjantée invoquait son fantôme (pour des raisons que je n’ai pu élucider car je ne supporte pas plus de 2 minutes de ce feuilleton). Je me souviens que le premier soir à Paris, en rentrant à l’hôtel, je suis tombée sur le film La Momie dont plusieurs scènes se déroulent au British Museum. Je ne suis pas sûre qu’ils aient filmé à l’intérieur - je ne reconnaissais aucune de mes copines momies - mais en tout cas on voyait sa façade. J’ai eu un vrai sentiment de bonheur, d’être entre les deux, de pouvoir profiter de Paris et de la France et aussi d’avoir - et de voir - dans Londres, un vrai port d’attache.

vendredi 1 janvier 2010

"Joyeuse, plantureuse et paisible vie"

Bon jour, bon an, bon mois, bonne nouvelle
Que ce premier jour de la nouvelle année
Vous envoie une joyeuse, plantureuse et paisible vie

D’après Christine de Pizan
Tout en roulant, le train soulevait un épais nuage de neige. On aurait dit que c’était une locomotive à vapeur qui nous tractait ! Tout le paysage en était brouillé. La seule chose qui se détachait de cette blancheur, qui restait solide et pareil à lui-même, c’était le rail de chemin de fer. Je me suis dit que c’était comme ça qu’il fallait être : fidèle à soi-même quelles que soient les circonstances. C'est tout ce que je me souhaite en ce premier jour de l’année. Et oui tiens, je souhaite aussi que mon calendrier 2010 ressemble au carrelage médiéval dont s’enorgueillit la Cathédrale de Winchester: qu'il soit fleuri, étoilé et varié!