samedi 17 avril 2010

Sous la coupole

Nous venions tout juste de franchir le cap du Nouvel An. Les guirlandes jouaient les prolongations dans les rues. C’est ce jour-là, vers Finsbury Park, que j’ai remarqué la coupole verte et pointue surmontant un bâtiment en briques rouges. Une fine pellicule de neige lui donnait un certain éclat et m'avait fait lever les yeux vers elle sous ce ciel neigeux.La même au début du printemps. Qu’abritait ce bâtiment à l’origine ? Malgré mes recherches, je n’ai encore rien trouvé sauf qu’il doit dater du XIXe siècle.
Ces coupoles vertes, il y en a partout dans Londres. En remontant Oxford Street par exemple, et dans les petites rues adjacentes, je ne compte plus les bâtiments à coupole verte.
Vers Saint-Pancras et King's Cross. A quel style architectural appartiennent-elles ? Je voudrais en avoir le coeur net !

vendredi 16 avril 2010

Matt et Leonardo

Dans ses premiers films je n’aimais pas Matt Damon. Sa tête ne me revenait pas. Mais depuis qu’il a incarné Jason Bourne, c’est différent. Dans Green Zone il est fantastique. Que l’on puisse faire un film sur/contre la guerre en Irak, alors qu’elle a encore lieu, c’est déjà quelque chose d’incroyable. Je crois que si l’acteur principal n’avait pas été Matt Damon, je ne serais pas allée voir ce film de guerre (qui est, en dépit de son sujet brûlant, très sobre et intelligent). Mais Matt Damon a tellement l’air de savoir ce qu’il fait, que je m’identifie à lui et que je traverse le film sans trop de dégâts (comprendre: en regardant presque toutes les scènes et sans me boucher les oreilles). Quant à Leonardo DiCaprio, il est vraiment bien dans Shutter Island. A la fin du film, l’espace d’une seconde, je m’en suis voulu de l’avoir vu tellement il est éprouvant à regarder. Et la seconde suivante on se rend compte que c’est un film splendide. Je ne fréquente plus aussi assidûment le British Film Institute, je n’ai pas vu un bon film espagnol, japonais (vivement le nouveau Kitano) ou chinois depuis belle lurette, et les films français potables il n’y en a pas eu ici depuis des mois, et il n’y en a pas des masses de toutes façons... Je m’aperçois que les derniers films que j’ai vraiment attendus et aimés sont américains et spectaculaires. Il y a toute une rétrospective Agnès Varda au BFI, dont je fais la pub auprès de mes étudiants, mais s'ils savaient qu'en vérité, je n’ai qu’une hâte : que sorte Wall Street : Money never sleeps de Oliver Stone (plus qu’une semaine à attendre!)

jeudi 15 avril 2010

Madame de Cambremer, c'est moi...

Au nom du ciel, après un peintre comme Monet, qui est tout bonnement un génie, n’allez pas nommer un vieux poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nûment que je le trouve le plus barbifiant des raseurs. Qu’est-ce que vous voulez, je ne peux pourtant pas appeler cela de la peinture. Monet, Degas, Manet, oui, voilà des peintres!
Mais, lui dis-je, sentant que la seule manière de réhabiliter Poussin aux yeux de Mme de Cambremer c’était d’apprendre à celle-ci qu’il était redevenu à la mode, M. Degas assure qu’il ne connaît rien de plus beau que les Poussin de Chantilly.
—Ouais? Je ne connais pas ceux de Chantilly, me dit Mme de Cambremer, qui ne voulait pas être d’un autre avis que Degas, mais je peux parler de ceux du Louvre qui sont des horreurs.
—Il les admire aussi énormément.
—Il faudra que je les revoie. Tout cela est un peu ancien dans ma tête, répondit-elle après un instant de silence et comme si le jugement favorable qu’elle allait certainement bientôt porter sur Poussin devait dépendre, non de la nouvelle que je venais de lui communiquer, mais de l’examen supplémentaire, et cette fois définitif, qu’elle comptait faire subir aux Poussin du Louvre pour avoir la faculté de se déjuger.

A la Recherche du temps perdu
Je ne sais pas si Madame de Cambremer est retournée au Louvre faire subir un « examen supplémentaire et définitif » aux tableaux du Poussin... Je pense moi que ce sont plutôt les tableaux de Poussin qui nous font subir un examen définitif, qui nous questionnent.Je venais d’entendre Patrick Dandrey parler de la nostalgie – le mal du pays perdu - sur France Culture. Il citait ce tableau Les bergers d’Arcadie ou Et in Arcadia ego que Poussin peignit en 1638 : même en Arcadie la mort est présente, « même dans l’Eden il y a du temps et si l’Eden a cessé, c’est que le temps y était » expliquait-il. J’ai repensé à ça devant le tableau. Dans la salle consacrée aux oeuvres de Poussin, on peut les contempler une à une et puis s’asseoir sur une banquette et jeter un coup d’oeil circulaire. Ces tableaux ne me laissent pas indifférente, ils m’attirent, alors j’ai essayé de comprendre pourquoi.En fait, en ce moment - je ne sais pas quelle mouche m’a piquée - mais j’aime étudier la composition des tableaux. Je pourrais rester des heures devant une oeuvre qui m’attire pour des raisons qui m’échappent encore - à la décortiquer, et Poussin satisfait cette nouvelle marotte.De retour à Londres, je me suis précipitée à la National Gallery pour voir ses Poussin... qu’il est défendu de photographier. Leur thème hautement religieux, l’atmosphère solennelle de la salle tendue de vert où ils sont exposés... j’ai fait ma Madame de Cambremer: ils m’ont moins plu. Mais pour se rendre chez les Poussin nous avons la bonne fortune (celle qu'il faut saisir et qui fait sens) de passer devant les Claude – Claude Gellée dit Le Lorrain rappellent aux Béotiens les notices des deux côtés de la Manche. Et là... j’ai eu une sorte de coup de foudre. Moi qui n’y connaît pas grand chose j’ai vu un lien, un je ne sais quoi entre Claude et Poussin. J’ai découvert depuis qu’ils allaient tous les deux, ensemble, peindre dans la campagna romaine... Ce qui est sûr c’est que j’aime la peinture du XVIIe siècle, et surtout les paysages où le vert domine... S’il y a une étendue d’eau il faut que les bateaux qui naviguent dessus soient ébauchés et s’il y a des personnages, il faut qu’ils fassent corps avec le paysage, qu’on les remarque à peine, ou bien au contraire qu’ils soient au premier plan, qu'ils fassent des gestes impérieux et que leurs corps soient drapés de jaune, de rouge, d’orange ou de bleu. My God... nous voilà bien!

mercredi 14 avril 2010

Musarder

Quand on vit à la campagne, et qu’on emprunte jour après jour la même route et ce, par tous les temps, remarque-t-on encore la nature alentour et se dit-on : Oh! le tunnel que forment ces arbres en rapprochant leurs frondaisons, comme c’est beau !Ces arbres dont les branches se découpent sur ce fond de ciel bleu et ce camaïeu de vert étalé à leurs pieds... comme c’est beau !Est-ce qu’on arrête la voiture sur le bas-côté de la route pour arracher un brin d’herbe sauvage, et après l’avoir humé les yeux fermés, est-ce qu’on se dit : Cet odoriférant ail des bois, j’en mettrais bien dans ma soupe ou sur ma pizza !Est-ce qu’on suit des yeux les traces laissées par les roues des tracteur dans les champs en imaginant le lieu mystérieux par-delà le bois où forcément elles mènent ?
Est-ce qu’on pile devant chaque faisan doré traversant imprudemment la chaussée pour s'extasier devant son plumage en criant: Oh! un faisan! A quelle heure arriverait-on chez soi si on faisait tout cela ?

mardi 13 avril 2010

Tous les chemins promènent à la Seine

On peut lire, dans le Journal intime de Virginia Woolf à la date du 15 mai 1932, au retour d’un voyage en Grèce, les observations suivantes: « just for a moment England and Greece stood side by side, each much enlivened by the other. (...) Already my mind is hard at work (in my absence) arranging, editing, bringing forward, eliminating, until it will present me, unasked, with visions, as I walk, of Aegina, of Athens (...) – no, the process is not yet complete enough for me to have detached pictures.»Et mon esprit, lui, où en est-il de ce travail de mémoire ? Qu’a-t-il relégué dans l’oubli ? Quelles visions va-t-il porter au devant de la scène ? Comment va-t-il tricoter mes souvenirs de mon séjour ? Quelles couleurs choisira-t-il pour son canevas? Et pour tisser quelle image au creux du tapis ?« As I walk »... j’aime l’idée que nos souvenirs soient ambulants et qu’ils surgissent au fil de nos déambulations. Et quand je marche dans Londres en ce moment, c’est à la Seine que je pense, comme si la rue dans laquelle je me trouve était le boulevard Saint-Michel et qu’elle me menait immanquablement sur les berges de la Seine. Oui, me revient soudain ce premier jour où j’ai suivi ce chemin vers la Seine. Dans un de ses cours sur Proust, Antoine Compagnon cite La Rhétorique à Herennius, un livre que l’on attribue à Cicéron et dans laquelle la mémoire est comparée à un palais où l’on a entreposé des images : « Selon ce livre que doivent être ces images pour qu’elles restent gravées dans la mémoire ? Elles doivent être frappantes, actives, avoir une beauté exceptionnelle, ou une laideur exceptionnelle ou soulever le rire ». J’opte pour la beauté de ce premier matin à Paris, la beauté du sentiment de liberté que je ressentais en moi. Faute de ne pouvoir photographier ce sentiment, la photo de la Seine, au bout du boulevard, remplaçait cette image impossible. J’ai aussi remarqué que mes visions, pour employer le mot, très juste, de Virginia Woolf, concernent des choses dont je n’ai pas de photos parce que j’ai refusé d’en prendre. Mon instinct me dictait sans doute de ne pas figer ce qui s’inscrirait de lui-même dans le mouvement, qui resterait actif pour me plaire, parce que je le vivais pleinement. Et le pauvre Auguste Comte, dont je passais la statue place de la Sorbonne au début de chacune de mes joyeuses pérégrinations, a fait les frais de ce phénomène !

lundi 12 avril 2010

Au Muséion parmi les Muses

J’aime le musée du Louvre et, si je vivais à Paris, j’y passerais ma vie.J’aime son histoire, son architecture, ses collections, ses expositions temporaires, son magazine, sa librairie, sa carterie, sa poste, son self-service... tout !J’aime y passer une journée entière : j’arrive le matin, je vois toutes les expositions proposées, j’y déjeune, puis je vais voir des tableaux ou des galeries spécifiques, et j’achève ma visite en furetant au hasard. Je ne le quitte qu’à regret... J’aime regarder les touristes, surtout les familles nombreuses, dont c’est la première visite. C’est le père qui se charge de l’achat des billets, le seul qui ose se risquer à parler français. Une fois munis de ce sésame, ils déplient le plan du musée et, pendant que les jeunes enfants s’impatientent et tirent sur les jupes de leurs mères, que les ados, écouteurs vissés aux oreilles, jettent des regards circulaires en faisant la moue, les adultes eux se lancent dans de longs conciliabules pour décider ce qu’ils vont voir en premier. Sous la pyramide, en petits cercles, fronts penchés, épaule contre épaule, ils me font penser à ces footballeurs qui se tiennent ainsi pour s’encourager avant le coup d’envoi d’un match décisif. Et soudain les voilà, telle une volée de moineaux - comme on en voit aux Tuileries toutes proches - qui s’élancent vers le Pavillon où niche La Joconde. J’aime les regarder, je butine un peu de leur excitation (bien que la mienne ne se soit jamais émoussée), parce que je me souviens de ma première visite en 1981, quand la pyramide n’existait pas, quand on entrait au musée par la porte Denon et que les merveilles égyptiennes nous accueillaient.Et j’ai tellement aimé ma dernière visite au Louvre que le British Museum de mon coeur me semblait en comparaison tout riquiqui et provincial... mais c’était avant d’y retourner pour une conférence sur la Préhistoire. Ce que je regrette un peu au Louvre c’est l’omniprésence des gardiens. Ce ticket qu’il faut sans cesse avoir sous la main et qui fragmente notre rêverie parmi les oeuvres. Ce brouhaha constant. Au British Museum on se sent libre, on y entre comme un moulin, on circule comme les courants d’air "in midst of knowledge", bref, on s’y sent chez soi.Je rigolais toute seule en me rendant à ce Study Day : qu’est-ce que j’allais faire au milieu d’archéologues et de paléontologues chevronnés, moi dont les connaissances en préhistoire ne remontent qu’au dossier sur les Neandertals du dernier Historia !Une fois la barrière du jargon dépassée – il faut quand même digérer la tomographie, la taphonomie, la malacologie, l’Eémien, le Pléistocène, l’Atérien, le Moustérien, la chronologie isotopique marine, le travertin, les stromatolithes... - on se surprend à hocher la tête en entendant que « l’exploitation des ressources marines est le meilleur indicateur de modernité », que « la hyène Crocuta crocuta a cohabité avec les Neandertals en Grande-Bretagne, et nous en apprendrait beaucoup sur eux », et qu’il ne faut plus dire « hominidé » mais « hominines ».
Maintenant je sais ce qu’est la « méthode Levallois » de taille de la pierre au Paléolithique moyen, que l’homme moderne n’a pas massacré les mammouths mais que la faute en revient à l’expansion de la forêt (ils n’aimaient que la toundra les pauvres !), et surtout que le « BP » qui suit les dates en archéologie signifie Before Present, c’est-à-dire à partir de 1950 et des premiers essais de datation au carbone 14. Et je sais où j’aimerais passer l’été prochain : en East Anglia, avec ces paléontologues pleins d’humour, dans une fosse creusée dans le sable d’une plage, jouant de la truelle pour tenter de découvrir un bout de squelette d’hominine ! Mais je pense que là ils se rendraient compte, ces éminents spécialistes, que le seul être préhistorique parmi eux... c’est moi !

dimanche 11 avril 2010

La littérature par l’exemple

D’abord, pour se mettre en condition, lire et boire du thé.Puis relire : Ces cercles, de plus en plus rapprochés, que décrit l’automobile autour d’une ville fascinée qui fuit dans tous les sens pour échapper, et sur laquelle finalement elle fonce tout droit, à pic, au fond de la vallée où elle reste gisante à terre; de sorte que cet emplacement, point unique, que l’automobile semble avoir dépouillé du mystère des trains express, elle donne par contre l’impression de le découvrir, de le déterminer nous-même comme avec un compas, de nous aider à sentir d’une main plus amoureusement exploratrice, avec une plus fine précision, la véritable géométrie, la belle mesure de la terre. (A la Recherche du temps perdu)
Enfin, prendre un train express, grimper dans une automobile, s’arrêter en haut d’une colline, regarder la ville au fond de la vallée où elle reste gisante à terre, se rappeler ses lectures et dire tout haut : « Ah ouais... »