vendredi 7 mai 2010

Gauguin de sort

Gauguin à la Martinique et au Panama où il se fait embaucher sur le chantier du canal, le retour en Bretagne... Là il vient de rejoindre Van Gogh à Arles où « rien d’intérieur » ne l’amène. Quand Van Gogh lui fait visiter la maison jaune, place Lamartine, il reste taciturne. La joie de Van Gogh et le silence de Gauguin... Voilà où j’en suis. J’aime cette biographie parce qu’on nous dit « voilà, Gauguin était comme ça », il n’y a aucun jugement moral sur son caractère et ses actes. Et je pense que c’est pour cela que quand je ne suis pas en train de lire ce magnifique livre, il agit encore sur moi. Je réfléchis à mon caractère, à ce qui me convient, avec détachement. Je me dis « tiens, je suis comme ça ». Je fais attention à moi.

jeudi 6 mai 2010

Tu as fait bon voyage?

J’aime bien cette photo, de Charles V et de sa femme, Jeanne de Bourbon. Quand je la regarde j’ai l’impression de voir des parents qui attendent leur enfant sur le quai d’une gare. D’accord ils ont une couronne et un sceptre et Charles porte une petite maison dans la main gauche, ce n'est pas eux qui vont vous aider à porter vos bagages, mais leurs poses très naturelles, le drapé de leurs manteaux... on dirait qu’ils se parlent, qu’ils bougent, et qu’ils vont descendre à tout moment de leur socle pour s’avancer vers nous. Moi, ça me ferait plaisir, aux autres visiteurs du Louvre, je ne sais pas !

mercredi 5 mai 2010

Fleur bleue

Il y a des journées comme ça, qui se goupillent bien, sans aspérités, où tout glisse et nous est doux. Comme hier.
Je me suis réveillée avec le soleil et ma seule préoccupation était de ne pas oublier de prendre une place pour Leonardo da Vinci en juin. Le la était donné.
Dans le bus je me suis plongée dans la bio de Gauguin. Un Gauguin qui vit dans la misère, qui mendie un travail de colleur d’affiches à la Gare du nord, qui n’a plus de lit où dormir, qui ne mange que du pain acheté à crédit, et de qui Degas se moque.
J’allais entamer un nouveau chapitre quand j’ai lu, en exergue, cet extrait de Henri d’Ofterdingen de Novalis : Ce qui m’attire à toi si inséparablement, ce qui a éveillé en moi un éternel désir n’est pas de ce temps. Si seulement tu pouvais voir comme tu m’apparais, quelle image merveilleuse rayonne de toi et m’éclaire le monde !... Ta forme terrestre n’est que l’ombre de cette image... cette image est éternelle, primordiale, un fragment du monde divin et inconnu.
Impossible de continuer ma lecture après ça. Ce bel « inséparablement », ce « Si seulement tu pouvais voir comme tu m’apparais » et ce « m’éclaire le monde »... ce sont les mots que je cherchais. Quel bonheur de vivre une situation que ces mots expriment tout à fait. Et maintenant que je sais que l’expression fleur bleue est tirée de ce roman inachevé de Novalis, je suis très heureuse de l’être ! Puis à la fac, les visages des étudiants que l’on félicite, c’est merveilleux. Les couloirs vides, la photocopieuse rien qu’à soi. Le soleil dans Regent street.
Les salles de la National Gallery que je commence à connaître comme ma poche. N’y aller que pour voir en vrai, sous le coude d’Ariadne dans le tableau du Titien, le bateau de Thésée qui s’éloigne en l’abandonnant sur l’île de Naxos et que l’on pourrait confondre avec un nuage. Réserver une place pour un cours d’été en ayant sous les yeux à la fois les ors des tableaux vénitiens du XIVe siècle et une caisse enregistreuse.
Un saut au South African garden nouvellement planté dans la cour du British Museum. Des groupes d’écoliers français avec leurs accompagnateurs: « on reste ensemble ! » martèle l’un deux, une femme blonde qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’actrice Marina Foïs. En passant les grilles, une Française grommelle un typique « ça sent la friture », pauvres fish&chips ! Ils ne méritent pas de se voir qualifés ainsi !
Devant un pub un homme accompagné d’un colossal chien noir. Il frappe sa poitrine des deux mains comme pour lui dire « mets tes pattes là », mais le chien baisse la tête indifférent. L’homme se penche et le cajole.Dans le bus du retour, je lis que Gauguin est à Pont-Aven, qu’on le respecte, et qu’il se « détend ». J’ai arrêté ma lecture après la phrase suivante : « Gauguin pénètre lentement dans ce monde nouveau ». Aujourd’hui sera un autre monde.

mardi 4 mai 2010

Si tu stresses, prends garde à toi!

Aujourd’hui c’est le coup d’envoi de la folle saison des examens. Il ne faut surtout pas que je stresse, c’est ce que je me répète en boucle. Pour réduire le stress, il faut s’organiser, mais aussi accepter que les gens ne soient pas des robots et que 5 minutes de retard sur l’horaire prévu ne soit pas une catastrophe nucléaire. La meilleure façon de garder une bonne ambiance, de rester cool, c’est de penser à tout ce que j’aime pendant la saison des exams : rassurer mes étudiants avant une épreuve, passer sous les arbres du square dont les branches couvertes de feuilles s’étendent jusqu’au dessus de la rue, sentir la venue de juin tout proche qui est mon mois préféré, arriver très tôt au bureau et me mettre à corriger dans le silence... Et surtout, une fois tout le boulot de la journée accompli dans les règles de l’art, pouvoir me consacrer en entier à ma propre vie sans penser au lendemain. A chaque jour suffit sa peine est vraiment l’adage qui s’applique le mieux à cette période de l’année.

lundi 3 mai 2010

Le temps des cerises

Que l'étranger désireux d'apprécier le goût des Anglais, le sentiment qu'ils ont de l'harmonie, se transporte, avant d'aller visiter une de leurs exhibitions nationales, sur la place dite de Trafalgar. A la vue de tous les édifices et monuments entassés sur cette place, il pourra se faire l'idée du chaos dans l'art! Le palais de la reine est mesquin, lourd et triste ; son architecture n'a rien d'original : la première fois qu'on le voit, on croit se rappeler l'avoir vu. II est trop petit pour une résidence royale, et les grandes réceptions ont lieu au vieux palais Saint-James. Le petit arc de triomphe, bâti après coup, cache entièrement la façade du palais; il est copié sur celui du Carrousel. La collection du musée national de Pall Mall est peu considérable, mais elle contient des tableaux des premiers maîtres : des Rembrandt, des Claude Lorrain de la plus grande beauté, des Léonard de Vinci, des Rubens, des Teniers, des Sebastiano del Piorabino, des Van-Dyck, des Poussin, un Murillo admirable, un Raphaël apocryphe; puis des Hogarth, des Wilkies, des Lawrence, etc.
Promenades dans Londres de Flora Tristan (1840)
Toujours aussi drôle, Flora. Ce 1er mai, le chaos était dans les rues, un désordre qu’elle aurait aimé : la plupart étaient interdites à la circulation, il y avait un rassemblement à Trafalgar square et des défilés, que promettaient les panneaux jaunes disposés à chaque coin de rue, pouvaient surgir à tout moment. Mais si l’atmosphère était électrique, ce n’était pas de la faute des manifestants, mais celle de l’orage qui se préparait. La température avait fortement baissé et le ciel virait au noir de façon alarmante. Gare à celui ou celle qui aurait égaré son parapluie samedi après-midi, et pauvre Nelson qui, du haut de sa colonne, allait devoir essuyer une énième tempête !Flora est injuste pour Buckingham Palace (ci-dessus) et pour Marble Arch, si c’est de ce palais et de cet arc de triomphe dont elle parle... Quant à la National Gallery qu’elle visita, ce n’est pas celle qui donne sur Trafalgar square car elle n’ouvrit ses portes qu’en 1838. A l’époque, et depuis le 10 mai 1824, ce musée se trouvait dans l’ancienne maison de John Julius Angerstein, au 100 Pall Mall, pas très loin de Trafalgar square. Ce sont les 38 tableaux achetés à ce banquier qui sont à l’origine de la National Gallery. Dans le musée actuel, il suffit de regarder à quelle époque les tableaux sont entrés dans ses collections, pour réaliser combien, lors de la visiste de Flora, ils étaient peu nombreux. Par exemple il y a 10 Murillo aujourd’hui contre 2 en 1838. Le « Murillo admirable » dont elle parle doit être Petit paysan penché à une fenêtre (ici) qui entra dans la collection en 1826, l’autre étant un tableau d’inspiration religieuse et je doute qu’il ait eu sa préférence. Quant au peintre Sebastiano del Piorabino, il n’existe pas. J’imagine qu’elle a eu du mal à relire ses notes et a pris del Piombo pour del Piorabino.Comme il ne pleuvait pas encore, j’ai poussé ma promenade jusqu’à Saint James’ Park. On ne peut qu’admirer encore plus Gauguin, Monet, Renoir et leurs collègues, en retrouvant les couleurs de leurs tableaux dans la nature.La rose qu’a peinte Zurbaràn (ici) n’a pas cette couleur éclatante, peut-être, mais la trace qu’elle a laissée dans mon esprit est elle très vive.Qu’aurait pensé Flora Tristan si on lui avait dit qu’un jour des tableaux de son petit-fils, Gauguin, seraient exposés à la National Gallery, tels que Moisson : Le Pouldu (ici) et ses merveilleux jaunes – un peu pâlichons online – et Nature morte aux mangues (ici)?Le vent s’est levé, les gouttes ont commencé à tomber, il était temps de se mettre à l’abri. Je mourrais d’envie de prendre une tasse de thé. Normalement je préfère le café, mais cet après-midi-là, l’image du réconfort – j’étais frigorifiée – c’était une tasse de thé fumante et son nuage de lait ! J’ai retraversé le jardin pour remonter sur Picadilly Circus. Au passage j’ai pris cette photo. Je ne me doutais pas ce cygne allait me faire découvrir Kenneth White l’auteur des Cygnes sauvages, un livre sur Bashô et le Japon.Tandis que les cygnes couvaient parmi les roseaux, les canes se promenaient avec leurs canetons - il y en avait au moins 15 autour de celle-ci, aussi vifs que des têtards. « C’est si délicieux de glisser sur l’eau, si exquis quand elle vous passe par-dessus la tête et de plonger jusqu’au fond » nous disait leur petit manège. La mère glissait sur l’eau imperturbable : « Ne mettez pas les pattes en dedans, un caneton bien élevé nage les pattes en dehors comme père et mère ». C’est en pensant à Andersen, et sous une pluie battante, que j’ai quitté ce jardin.

dimanche 2 mai 2010

Sounds of silence

Les campagnes, en Angleterre, offrent l'aspect d'une riche fertilité ; les arbres sont d'une beauté remarquable, les haies touffues et vivaces, les prairies d'une admirable verdure : ce qui m’a toujours frappée, c'est cette multitude de haies dont les terres sont entourées, et qui, vues d'une certaine distance, donnent à la campagne l'aspect d'un jardin potager, divisé en petites plates-bandes symétriquement encadrées de buis; je sais que des écrivains, auteurs de voyages pittoresques, ont prodigué les éloges à ces verdoyantes clôtures. Cependant, si on prend la peine d'analyser l'impression qu'elles produisent, on reconnaîtra qu'elles réduisent, par leur uniformité, un grand royaume aux proportions d'un parterre; ensuite elles privent la culture d'une immense étendue de terre, et dans un pays où le blé, les aliments de toute espèce sont toujours chers, où tant de personnes meurent de faim, dans un pays où les parcs des riches propriétaires et la nourriture de leurs chevaux de luxe enlèvent à la culture une grande portion du territoire, la perte de terrain qu'occasionnent les haies me parait être, en économie rurale, une faute très grave.
Voyage à Brighton de Flora Tristan (1840)
« Je ne crois pas qu'il existe au monde une manière de voyager plus désagréable et plus fatigante que par les diligences anglaises » se plaint Flora. Certes, elle sont rapides, mais inconfortables et dangereuses : « Je ne vois rien d'égal à l'inconfortabilité de ces places que le dos du chameau dans le désert ». Aurait-elle trouvé quelque chose à redire au train rutilant qui filait, avec moi à son bord, vers le Hampshire ?Je me tenais sur une terrasse baignée de soleil. Sous mes yeux s’étendait un grand champ où des lapins sauvages s’ébattaient. De temps en temps, une buse venait planer au dessus de leur joyeuse petite bande et troublait leurs jeux. Ils détalaient alors dans les fourrés, avant de revenir gambader parmi la luzerne une fois l’ombre du danger écartée. J’aurais pu rester toute la journée à observer ce petit manège. Il me suffisait de tourner légèrement la tête pour observer cette fois le ballet des corbeaux dans le champ voisin, quand ce n’était pas un faisan qui surgissait de la haie, un papillon jaune qui se posait sur une fleur, le joli chien flegmatique qui trottait vers un coin ombragé.
Mes oreilles faisaient une cure de silence, ou plutôt de sons inhabituels. Inhabituel, les pattes traînantes du chien sur le carrelage de la terrasse ou le bruit mat des souliers sur l’herbe. Inhabituel, le bourdonnement des insectes, d’un aéroplane à basse altitude... Inhabituels et reposants.
C’est l’endroit idyllique, cette terrasse, pour lire et écrire, me suis-je dit alors, et l’idée de louer un cottage dans la campagne anglaise cet été a flotté dans mon esprit. Il y avait longtemps que je n’avais pas été comme ça, enveloppée, happée par le soleil. Quand soudain, comme pour parachever cette impression de bien être fou, par la fenêtre de la cuisine m’est parvenu le son fétiche qui me plonge dans l’enfance, dans l’insouciance, un son qui rassure, qui laisse miroiter rires et conversations animées, plaisirs conjugués de la table et de l’amitié.
Ce bruit c’est celui que font les assiettes quand on les sort d’un placard pour les poser sur la table du déjeuner: des chocs bruyants suivis du tintement cristallin du verre que l’assiette frôle au passage quand on la pose devant lui sur la table. C’est un son banal et quotidien mais qui a le pouvoir prodigieux de faire s’arrêter le temps et de lui donner une épaisseur moelleuse et régénératrice.

samedi 1 mai 2010

Florilège de Flora

A Londres, on respire la tristesse; elle est dans l'air, elle entre par tous les pores. Ah ! rien de plus lugubre, de plus spasmodique, que l'aspect de cette ville par un jour de brouillard, de pluie ou de froid noir ! Quand on est atteint par cette influence, la tête est douloureuse et pesante, l'estomac a peine à fonctionner, la respiration devient difficile par défaut d'air pur, l'on éprouve une lassitude accablante; alors on est saisi par ce que les Anglais appellent le spleen ! On ressent un désespoir profond ! une douleur immense ! sans pouvoir en dire la cause; une haine acariâtre pour ceux qu'on aimait le mieux, enfin un dégoût pour tout et un désir irrésistible de se suicider. Ces jours-là, Londres a une physionomie effrayante ! On s'imagine errer dans la nécropole du monde, on en respire l'air sépulcral, le jour est blafard, le froid humide ; et ces longues files de maisons uniformes, aux petites croisées en guillotine, à la teinte sombre, entourées de grilles noires, paraissent deux rangées de tombeaux se prolongeant à l'infini, et au milieu desquelles se promènent des cadavres attendant l'heure de leur sépulture. Dans ces jours néfastes, l'Anglais, sous l'influence de son climat, est brutal avec tous ceux qui l'approchent; il est heurté et heurte sans recevoir ni donner d'excuse; un pauvre vieillard tombe d'inanition dans la rue, il ne s'arrête pas pour le secourir; il va à ses affaires, peu lui importe le reste ; il se hâte d'en finir avec sa tâche du jour, non pour se rendre dans son intérieur, où il n'aurait rien à dire à sa femme ou à ses enfants, mais afin d'aller à son club, où il dînera très bien et tout seul, car parler est pour lui une fatigue ; puis il s'enivrera et oubliera, dans le sommeil de l'ivresse, le pesant ennui et les peines de la journée. Beaucoup de femmes ont recours au même moyen. Ce qui importe avant tout, c'est d'oublier qu'on existe. Le climat de Londres a quelque chose de si irritant, qu'il est beaucoup d'Anglais qui ne peuvent s'y habituer; aussi est-ce le sujet permanent des plaintes et des malédictions.
Promenades dans Londres de Flora Tristan (1840)
Flora Tristan n’a pas fini de me faire rire ! Sa vision dantesque de Londres est aussi passionnante qu’hilarante. J’adore ses généralisations qui, si quelqu’un en faisait aujourd’hui devant moi, m’irriteraient au plus haut point. Tout l’insupporte. Une chose est sûre, le British Museum est un des rares endroits qui trouvent grâce à ses yeux : « la bibliothèque du British museum est la seule que je connaisse où l'on puisse être admis gratuitement » dit-elle. Aujourd’hui le temps est changeant, il pleuviote, mais j’ai la bougeotte. Je vais aller me promener dans les rues grises pour admirer l’Anglais dans toute sa splendeur au début d’un Bank Holiday (lundi est férié).