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lundi 9 juin 2008

Le Pavillon aux Pivoines (suite et fin)

J’ai remarqué au cours des ans, que la beauté, tout comme le bonheur, est chose fréquente. Pas un jour ne s’écoule sans que nous vivions, un instant, au paradis.

Jorge Luis Borges, Les Conjurés, préface

En sortant du théâtre, en cette fin d’après-midi, le soleil brillait, il faisait chaud, et tous les passants semblaient s’être donné le mot : porter un short peu seyant, étaler au grand jour des chairs roses et flasques, tenir dans la main gauche un ballon et, dans l’autre, un verre de bière tiède. Dur contraste avec les costumes chatoyants, les gestes gracieux, le charme des chanteurs, toute la poésie que je quittais à regret... Ce monde où de longs doigts effilés – ceux, poudrés de blanc de Yu Jiulin - mimant la préparation d’un médicament, qui tournent délicatement une cuillère invisible, vous font monter les larmes aux yeux. Rentrer chez soi a été pénible, je l’avoue. J’ai vraiment le coeur gros. Je suis trop sentimentale ! Pour me consoler je pense à Monkey, fin juillet, au Royal Opera House. Un an après avoir lu l’hilarant roman de Wou Tch’eng-en (1505-1580): Le singe Pèlerin ou le Pèlerinage d’Occident. J’ai hâte de revoir l’Empereur de jade qui siège « dans la Trésorerie des Brouillards Sacrés du Palais des Nuages aux Portes d’Or » et toute sa cour ! Alors, je sèche mes larmes et Pas un mot de plus ! pour emprunter l'expression favorite du rigolo macaque Sun Wukong, le singe de la montagne...

dimanche 8 juin 2008

Le Pavillon aux Pivoines (II)

De ma place je surplombe l’orchestre et, à l’entr’acte, je tente de faire correspondre les instruments de musique que j’aperçois, avec leurs noms inscrits sur le programme : Sheng Mouth Organ, Suona Horn, Pipa, Dulcimer, Bianzhong, Gaohu, Erhu, Zhongzu et... Noix de coco ! Autant vous dire que c’est peine perdue, et je préfère prêter une oreille indiscrète à la conversation de ma voisine. Elle n’en finit pas de raconter avec moult détails, l’histoire qu’elle claironnait déjà la veille : elle va bientôt se rendre en Chine où elle a eu la chance, lors d’un précédent voyage, d’assister au sévère entraînement des chanteurs d’opéra.
C’est alors que plus bas, je vois cette femme aux cheveux orange qui était assise près de moi vendredi soir. Elle et son compagnon s’étaient endormis, comme par enchantement, dès les premières mesures! Quel beau gâchis ! Ils étaient plongés dans un sommeil si profond, que ni les chanteurs qui s’égosillaient, ni les vibrants coups de cymbales, n’avaient pu le troubler. Cette fois-ci, les voilà installés à l'une des meilleures places. Et qui vois-je devant eux ? un cinéphile pur et dur que je rencontre souvent au British Film Institute. Tout un poème celui-là: à la cinémathèque, quand vous le voyez arriver avec sa roue de bicyclette en bandoulière, vous pouvez régler vos montres - le film commencera exactement 5 minutes après cette arrivée intempestive ! Il s’asseoit invariablement, malgré sa haute taille, au beau milieu du premier rang. Et gare à celui qui s'est malencontreusement assis à sa place ! Hier soir, nos deux compères étaient installés derrière lui qui n’avait pas dérogé à ses habitudes, et la petite dame agitée aux cheveux orange s’est mise à lui taper sur l’épaule, mais comme elle était muette... je vous laisse imaginer la scène, avec notre cinéphile irascible et intraitable refusant de bouger de SA place de choix ! Quel pandæmonium ! Ça commence à sentir le souffre et il est temps que l’opéra commence !
Mais nous ne faisons que quitter la Capitale des Enfers de Milton pour retrouver le Di Yu chinois et ses supplices raffinés. Notre belle Du Liniang, n’ayant commis que le seul crime de rêver, est libérée par le magnanime Hu, ci-devant Juge des Enfers. Liu Mengmei, lui, est emporté comme un fétu de paille dans une tempête de neige. Epuisé et malade, il s’écroule sur le sol. Passe Chen Zuiliang, l’ancien professeur de Du Liniang, qui lui propose de se reposer dans le Temple des Pruniers en Fleurs tout proche. Convalescent, il a enfin la force d’explorer le jardin abandonné depuis 3 ans. Il retrouve l’autoportrait sous le rocher, reconnaît la jeune fille dont il avait rêvé, et tombe amoureux de cette image. Peu après, l’âme errante de Du Liniang arrive dans le jardin, entend Liu Mengmei appeler son nom, et lui propose de partager sa couche. Devant les soupçons de la grande prêtresse du temple, Du Liniang révèle sa véritable identité à Liu Mengmei. D’abord effrayé par ce fantôme, il se laisser persuader d’ouvrir la tombe sous le prunier. L’âme errante rejoint son corps légitime. Le rideau retombe sur le mariage des deux tourtereaux.

samedi 7 juin 2008

Ce matin, comme hier, devant mes yeux, dans mon coeur...

[L’acteur] s’écoute au moment où il vous trouble, et tout son talent consiste non pas à sentir... mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment que vous vous y trompez. Les cris de sa douleur sont notés dans son oreille. Les gestes de son désespoir sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace. (...) Le socque ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il éprouve une extrême fatigue, il va changer de linge ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni douleur, ni mélancolie, ni affaissement d’âme. C’est vous qui remportez toutes ces impressions. L’acteur est las, et vous tristes ; c’est qu’il s’est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener.

Paradoxe sur le Comédien de Diderot

En sortant du théâtre de Sadler’s Wells, tard hier soir, après le premier épisode du Pavillon aux Pivoines (1598), l’opéra chinois de Tang Xianzu (ICI et ICI), j’avais le coeur serré pour avoir trop ravalé mes larmes : les lumières s’étaient rallumées trop vite, il avait fallu ramasser promptement ses affaires pour que le troupeau qui se précipitait au dehors se jeter dans la première bouche de métro venue, ne les piétine pas... Nous venions tout juste d’abandonner la gracieuse Du Liniang à la porte des Enfers, vêtue de son ample manteau de soie rouge vif – signe de sa prochaine renaissance - dont les Fées des Fleurs avaient délicatement déroulé la longue traîne sur la scène. Pourtant, elle n’avait fait que s’endormir au coeur d’un jardin luxuriant et rêver au jeune lettré Liu Mengmei, « un élégant jeune homme, venu de loin ou de près ». Réveillée par une « pluie de pétales rouges arrachés au coeur des fleurs », hantée par ce rêve, mélancolique, elle s’était rendue jour après jour sur « la terrasse d’amour » du Pavillon aux Pivoines, mais en vain. Se sentant dépérir, elle avait demandé de la soie et un pinceau pour peindre sa jeune beauté avant qu’elle ne s’efface. Cet autoportrait était maintenant enfoui sous un rocher, dans ce jardin enchanteur, et tandis que son âme s’apprêtait à comparaître devant le féroce Hu, pour être jugée, son corps, lui, était enterré au pied d’un prunier en fleurs.
Moi j’aurais bien voulu m’attarder dans la salle, pour donner libre cours à mon émotion, pour tenter, au moins, de la garder intacte et éviter qu’elle ne s’évapore au contact obligé de la nuit froide et humide. J’aurais voulu que mes oreilles n’entendent pas les trop nombreux : « Vous avez vu comment son visage reflétait vivement la perte de son amant ? Elle en avait les larmes aux yeux! ». J’aurais voulu me rendre dans les coulisses voir les acteurs se démaquiller et discuter de leur performance, comme dans ces films de Mizoguchi sur les acteurs de kabuki. J’ai tant bien que mal fendu la foule compacte, en me demandant si le beau Chinois élancé, croisé devant l’entrée des artistes à mon arrivée, et qui fumait une cigarette, était Yu Jiulin, l’acteur principal, à la voix si haut-perchée. Le chemin de retour s’est passé dans une rêverie où se mêlaient Diderot, les facéties de la servante Parfum de Printemps et l’idée de ce bol de riz parfumé qui tromperait si bien la faim qui me tenaillait au bout de trois heures de représentation...