mardi 15 septembre 2009

De Charybde en Scylla

Chez le traiteur chinois, l’aquarium et son poisson rouge ont été remplacés par une plante verte. J’ai remarqué sa disparition parce que je venais de voir Fish Tank, d’Andrea Arnold. Dans ce film les poissons sont humains. Ils tournent en rond dans leur aquarium minuscule. Et puis ils sont littéralement à bout de souffle, pantelants, comme le poisson qu’ils pêchent dans la boue, et qui meurt en gros plan sur la berge. Impossible pour eux de passer dans les mailles du filet car quand ils font le mur, quand ils essayent de traverser des barrières, d’échapper à leur condition, des fils barbelés sont là pour rappeler l’interdit. Et s'ils essayent quand même, ils s’écorchent et saignent. Un beau film..

lundi 14 septembre 2009

Sur un sarcophage romain

Ésta es la mano
que alguna vez tocaba
tu cabellera.

Haïku de J.-L. Borges
(Voici la main qui autrefois toucha ta chevelure)

dimanche 13 septembre 2009

A monter soi-même

I take my time
I love my life
I am where I want to be
I take my own decisions
I have found my place

Pub Rolf Benz dans Elle Decoration (Octobre 2009)

Selon cette pub, le bien-être ci-dessus ne s’accompagne pas sans meubles en cuir très design, assez versatiles pour que l’on puisse y musarder, aimer, recevoir ses amis, jouer avec ses enfants ou travailler... A moins que ces meubles ne se contentent pas d’être le point d’orgues de l’équilibre parfait... ils le créent, à nous d’être assez perspicaces pour nous y vautrer, le reste (le bonheur) viendra tout seul par la suite...
Je n’ai pas de canapé en cuir et nulle intention de m’en acheter un, pourtant cette pub, très sobre, m’a accrochée. Bien sûr, ces phrases n’ont rien de révolutionnaires, elles sont même plutôt banales. Mais rares sont ceux qui peuvent les prononcer toutes sous forme d’affirmations. On entend plus autour de soi, et même parfois prononcé par nous : « j’aimerais avoir plus de temps pour moi », « je n’aime pas trop ma vie en ce moment », « j’ai envie de faire autre chose », « j’en ai marre qu’on m’impose des trucs », « je ne suis pas apprécié/e à ma juste valeur ».
D’un côté on peut très bien aller à son rythme et savoir gérer son temps (phrase no.1) sans être en accord avec les quatre autres propositions. On peut aussi aimer sa vie, mais à l’aune des quatre autres phrases s’apercevoir qu’on pourrait la bouleverser de fond en comble. Il est temps alors de s’interroger sur ce qui n'est peut-être qu'un amour de façade. Ou bien elles peuvent toutes sonner vrai dans notre bouche un jour, un matin, et le lendemain ou le soir-même s’être transformées en mensonges. Toutes les combinaisons, toutes les modulations sont possibles. On peut les prononcer sur tous les tons. Elles remettent en question, elles interrogent, elles incitent au changement ou à profiter d’un fragile instant de bonheur et de paix. Elles enseignent comment le prolonger.

samedi 12 septembre 2009

Instantané

—Ah! La Haye, quel musée! s’écria M. de Guermantes.
Je lui dis qu’il y avait sans doute admiré la Vue de Delft de Vermeer. Mais le duc était moins instruit qu’orgueilleux. Aussi se contenta-t-il de me répondre d’un air de suffisance, comme chaque fois qu’on lui parlait d’une oeuvre d’un musée, ou bien du Salon, et qu’il ne se rappelait pas: «Si c’est à voir, je l’ai vu!»
—Comment! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n’êtes pas allé à Haarlem? s’écria la duchesse. Mais quand même vous n’auriez eu qu’un quart d’heure c’est une chose extraordinaire à avoir vue que les Hals. Je dirais volontiers que quelqu’un qui ne pourrait les voir que du haut d’une impériale de tramway sans s’arrêter, s’ils étaient exposés dehors, devrait ouvrir les yeux tout grands.
Cette parole me choqua comme méconnaissant la façon dont se forment en nous les impressions artistiques, et parce qu’elle semblait impliquer que notre oeil est dans ce cas un simple appareil enregistreur qui prend des instantanés.

A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust

vendredi 11 septembre 2009

Inspirants (pas le) Dogus

Hier, s’est ouverte l’expo « The power of Dogu » au British Museum (ici). Les Dogu sont des poupées d’argile de la période Jomon (16 000-300 av. J.-C.), une ère du néolithique japonais. Les hommes qui vivaient à cette époque, des chasseurs et des pêcheurs, sont les premiers à avoir fait de la poterie. Jomon signifie « marqué à la corde », un motif que l’on retrouve sur les poteries en question. Il y en a une que j’ai reconnue pour l’avoir vue sous d’autres cieux et, bien que je voue un culte au British Museum, j’aurais bien aimé être au Tokyo National Museum !On retrouve ces statuettes, qui ont entre 10 et 25 centimètres de hauteur, en mille morceaux dans des tombes proches des villages. Parfois on retrouve un morceau dans un village et un autre dans le village voisin. On dirait qu’elles ont été volontairement brisées. Pourquoi ? Mystère et boule de gomme ! Rares sont celles qui sont intactes. On ne sait à peu près rien sur elles. Etaient-elles liées au culte de la fécondité ? Avaient-elles un usage chamanique ou sorcier ? Etaient-ce des talismans ? Pourquoi certaines sont-elles creuses ? Pourquoi certaines parties ont l’air d’avoir été frottées ? On se creuse les méninges et on se lisse la barbichette à tout va chez les archéologues de tout poil. J’aime que l’on ne sache rien - et l'on ne saura jamais rien. J'aime imaginer les âmes « dogunes » qui se marrent dans l'invisible devant nos hypothèses farfelues.
Elles m’ont fait penser aux esprits que l’on voit dans certains films japonais, chez Miyazaki par exemple. En me baladant dans le reste du musée, je me suis mise à voir des Dogus partout... Mais la statuette ci-dessus vient de la préhistoire européenne...
Même ces statuettes romaines, je crois, avaient un air Dogu... J’ai même pensé qu’un des masques Dogu avait un petit air de ressemblance avec le masque dit d’Agamemnon retrouvé à Mycènes (ici). Bref, nous sommes tous frères m’a encore rappelé le British Museum, et après avoir vérifié l’état de mes copines les momies, je suis sortie toute revigorée pour retrouver un soleil qui n’avait rien à envier à celui de l’Egypte !

jeudi 10 septembre 2009

En pays conquis

Je me suis mise à lire Leaving the world, le dernier roman de Douglas Kennedy, et très vite, j’ai eu l’impression d’être dans une barque qui prenait l’eau. Quelques pages plus loin je m’accrochais à l’épave. Impossible d’aller plus loin sous peine de noyade.

Tout ce qui se passait dans ce roman me faisait une belle jambe. C’est toujours un constat d’échec de fermer un livre avant sa fin. C’est une petite trahison de sauter page sur page parce qu’on se contrefiche du sort de personnages qui restent à l’état de signes sur la page et jamais ne prennent chair.

Et puis, comme dans les meilleures histoires, une baleine est venue me secourir et m’a ramenée en douceur vers la terre ferme. J'ai abordé des rivages inconnus où enfin j’ai entendu la voix ferme, maîtrisée, sensuelle d’un narrateur élégant qu’on suivrait à l’aveuglette :

Ce n’est pas un grand mérite, assurément, que d’avoir été six fois à Rome. J’ose rappeler cette petite circonstance, parce qu’elle me vaudra peut-être un peu de confiance de la part du lecteur.

Les premiers mots, la première phrase... j’étais conquise. Il avait toute ma confiance.
Que dire du lac majeur, des îles Borromées, du lac de Como, sinon plaindre les gens qui n’en sont pas fous ?Il y a deux façons de voir Rome : on peut observer ce qu’il y a de curieux dans un quartier, et puis passer à un autre. Ou bien courir chaque matin après le genre de beauté auquel on se trouve sensible en se levant. C’est ce dernier parti que nous prendrons. Comme de vrais philosophes, chaque jour nous ferons ce qui nous semblera le plus agréable ce jour-là.
Il y a aussi deux façons de quitter le monde : en lisant le bouquin de Douglas Kennedy et en mourant littéralement d’ennui ou bien en trottinant derrière Stendhal dans les rues de Rome de 1829.

mercredi 9 septembre 2009

Sur la même longueur d’ondes

Nous autres est une émission de Zoé Varier que l’on peut entendre le vendredi à 20h10 sur France Inter (ici). La première émission, le vendredi 4 septembre, était une des plus belles que j’aie jamais entendues. Une vraie merveille. Un moment de grâce. Un truc pas possible.
Je l’ai écoutée, dans une sorte de recueillement, dimanche soir dernier, à une heure où j’avais un peu le vague à l’âme : il faisait froid et je pensais au chauffage qu’il allait falloir rallumer ; le lendemain je tirais un trait sur mes vacances pour de bon ; j’avais ouvert avec enthousiasme le dernier Douglas Kennedy pour m’apercevoir que c’était vraiment un truc sans intérêt pour moi... Toute la journée j’avais essayé de positiver, mais à part une interview de Michel Onfray où ce dernier ne voyait de refuge que dans la construction d’une « cabane au fond du jardin », rien ne me donnait le baume au coeur dont j’avais cruellement besoin... avant cette émission miraculeuse.
Elle a commencé comme ça :

Nous sommes plus riches de connaissances, plus riches de moyens d’action, (...) nous sommes dans une humanité globalisée qui aujourd’hui travaille en même temps et ensemble partout dans le monde. Le monde est mobilisable dans son intégralité. Mobilisons-le pour des choses essentielles. « Alors, c’est quoi l’essentiel ? C’est peut-être ailleurs, loin des contingences et des contraintes du quotidien » a enchaîné Zoé. L'essentiel sera le leitmotiv du programme. Un vrai cadeau : c’était exactement les mots que j’avais besoin d’entendre ici et maintenant. Elle a imaginé cette heure « en forme de pense-bête à accrocher au mur ou sur le frigidaire, à côté des courses à faire et des factures à payer. Pour ne pas oublier, quand on sera un peu plus fatigués et moins vigilants, que l’essentiel c’est peut-être la poésie, c’est peut-être une note de musique, un geste d’amour, c’est aussi nos indignations, notre colère, notre engagement, pour que le monde ne soit pas une fatalité. C’est tout ça l’essentiel et pas moins. »
Après un poème de Guillevic, c’est Rioka Traoré qui prend la parole :

Il est presque une heure du matin.
Je viens de finir de travailler la guitare.
Et de la véranda je peux voir les étoiles.
Ce moment-là de la journée est mon moment préféré. Seule, avec moi.
Seule, avec la guitare.
Seule, avec la musique.
Tous les rêves sont permis dans un monde juste à moi.
La nuit je suis seule avec la musique.
Ça fait des années que je suis seule, la nuit, avec la musique.
Je suis seule, j’écris.
Je suis seule, je joue.
Je suis seule, je pense.
Je suis seule, je me sens bien.
Et je sens juste que je suis
Et que la vie est merveilleuse.
Dans la nuit, je retenais mon souffle. La programmation musicale était plus qu'originale : Dounia de Rokia Traore bien sûr mais aussi Djewende Tale laka de Jupiter et Okwess International ; Parafifi, Le renard, Jolie Demoiselle de Monsieur Borel ; Tell me that you don’t cry d’Emily Loizeau ; La belle dame sans merci (John Keats) par Valentin Silvestrov... Monsieur Borel, un charmant artiste de 23 ans, enregistré à Kinshasa, m’a vraiment fait rire avec sa chanson « Le Renard », qui se termine ainsi :
Vous savez dans mon pays, les femmes ont plusieurs noms.
On les appelle :
Mademoiselle
Mam’zelle
Pigeon roucoule
Mamie crocodile
Bébé
N’zélé
Soussou méringué
Chérie
Momie
N’zazie
Kamoukesoukali
N’kento
Aboumaloambo
Chien méchant
Moinanio (bébé serpent)
A la fin de l’émission... je l’ai ré-écoutée. Une pure merveille pour toute âme chagrine et les autres.