lundi 31 août 2009

Les mains de Rembrandt

L’année de sa mort (1669), Rembrandt s’est représenté dans cet autoportrait (ici), les mains ouvertes et un pinceau à la main. Puis il a changé d’avis. Selon la notice de la National Gallery, le fait qu’il ait choisi de se peindre les mains fermées « réduit l’impact dramatique et détourne l’attention vers le visage ». Pour avoir vu cette peinture il y a quelques jours, je trouve qu’au contraire, la façon dont Rembrandt se tient les mains est très émouvante, très humble, comme s’il les empêchait de trembler... ou de peindre ? Les mains de Rembrandt m’ont fait penser à celles d’un Assyrien croisé(es) ailleurs.

dimanche 30 août 2009

Amarres larguées

L’habitude, c’est ce qui nous endort et ce qui nous éveille.
Entendu dans une émission sur Bergson
Cet été je n’ai pas traversé une seule fois le Waterloo Bridge pour aller à la Cinémathèque. C’est très étonnant: pendant 10 ans, chaque été, presque quotidiennement, je descendais du bus devant la Courtauld Gallery et je traversais le pont.Eté après été, quand je dépassais ces bateaux amarrés, je hâtais le pas pour ne pas arriver en retard à ma séance. Je voyais un, deux, ou trois films à la suite, surtout chinois ou japonais, ou bien une rétrospective dans le genre Chaplin ou Hitchcock. Il faisait nuit quand j’émergeais de la salle obscure. C’est à ces petits détails qu’on s’aperçoit, rétrospectivement, que quelque chose s'est passé.

samedi 29 août 2009

A se Aidan(ner)!

En ce moment, sur BBC2, le mardi soir à 21h, à mon grand ravissement, il y a un feuilleton qui s’appelle Desperate Romantics (ici). Il parle du PRB (pi-ar-bi), le Pre-Raphaelite Brotherhood – la Confrérie préraphaélite- qu’ont fondé en 1848 les peintres Millais, Hunt, et Dante Gabriel Rossetti, entre autres. Il donne lieu à d’étranges agissements chez certaines personnes de ma connaissance dont moi...
Après le premier opus, vous vous précipitez sur le net pour vous rafraîchir la mémoire sur ce mouvement pictural. Puis, au fur et à mesure des épisodes, vous courez les musées du pays à la recherche de peintures préraphaélites : vous vous précipitez à la Tate Britain bien sûr où se trouve l’Ophélie de Millais parmi d'autres tableaux tout aussi fameux.Vous allez même jusqu’à la Manchester Art Gallery assouvir votre passion, et vous y voyez un tas de feuilles mortes peintes par ce même Millais... Et des rousses (surtout, des plantureuses et des limandes) et des brunes froides peintes par Rossetti, et des brebis et encore des brebis au bord de précipices peintes par Hunt. Ainsi, des cartes préraphaélites partent dans tous les coins de la terre pour avertir de votre récente passion toutes vos connaissances. Mais franchement, franchement, ce qui soulève votre enthousiasme et vous fait échanger texto sur texto le mardi soir dès la fin de l’épisode hebdomadaire... est-ce bien ces tableaux étranges et pénétrants ou la plastique du bel Aidan Turner (Rossetti), cet Apollon qui s’essaye à toutes les positions du Kama Sutra avant de donner le moindre coup de pinceau sur sa toile ? Pas besoin de lever les bras au ciel en poussant des cris d'orfraie... Je pensais la BBC plus fleur bleue!

vendredi 28 août 2009

A nie mots

D comme dauphin
J’aimais que les dauphins suivent notre bateau
Entre Tanger et AlgesirasP comme pouleQuand j’avais 4 ans j’ai lancé des grains de maïs à des poules
A La Rochelle
P comme porc aussiEst-ce la grippe qui marche à grands « A » dans le ciel ?
(Ma bizarre maladie de juillet?)

jeudi 27 août 2009

Le jour d’après

Cette image-là me fascine. Je pourrais passer des heures à l’observer. Elle se trouve au British Museum (cela n’étonnera personne) dans une salle du troisième étage où sont exposés des objets qui racontent l’histoire de l’Europe entre 300 et 1100. Sur cette image on voit ce qui se passe en Angleterre une fois que les Romains sont partis remplacés par les Anglo-saxons. Les bâtiments romains tombent en ruine et leurs matériaux sont recyclés par la population pour construire leurs propres maisons. On dirait une image de fin du monde, sortie d’un film-catastrophe. Je me demande ce qui se disait à l’époque sur l’occupation romaine, ce que cela devait faire de voir ces magnifiques bâtiments s’écrouler et de penser aux jeux qui s’y déroulaient, de fouiller dans les gravas et ce qu’on pouvait y trouver... J’ai l’impression que règne un grand silence après les clameurs, une grande incertitude. Pour moi c’est une image arrêtée de la transition. La transition entre l’été et l’automne, l’oisiveté et le travail, entre des idées et des désirs auxquels on s’accrochait, auxquels on croyait dur comme fer, que l’on croyait immuables, perpétuels, et qui un jour insensiblement évoluent, se transforment, pour construire d’autres désirs, d’autres idées auxquels on va adhérer pour un temps.

mercredi 26 août 2009

Trucs Etrusques

Il est des gens qui naviguent et qui endurent les fatigues des voyages les plus longs, pour le seul avantage de connaître quelque chose de caché et d'éloigné. Voilà ce qui attire les peuples en foule vers les spectacles ; voilà ce qui fait percer des voies dans les espaces fermés, fouiller dans les réduits secrets, dérouler les antiquités, étudier les moeurs des nations barbares (non-romaines). C'est un esprit curieux, que la nature nous a donné : pleine du sentiment de son industrie et de sa beauté, elle nous a engendrés pour être spectateurs de si grands spectacles; elle perdait le fruit d'elle-même, si des ouvrages si grands, si éclatants, si artistement conduits, si achevés, des ouvrages toujours divers et toujours beaux, elle ne les montrait qu'à la solitude.

De Otio (L’oisiveté) de Sénèque
« Je ne suis pas sûre, mais un jour, les Etrusques sont devenus des Romains, mais je ne sais pas comment. » Cette phrase, chipée au vol à une touriste française en visite au British Museum, m’a vraiment fait rire. Attention ! Je ne me moque pas. J’aurais été bien incapable moi-même d’expliquer au pied levé ce point de l’histoire antique ! Ce qui m’a fait rire, c’est d’imaginer le jour où les Etrusques se sont réveillés Romains, comme si, pendant la nuit, leurs corps avaient changé, et que dans leurs armoires, bien pliés et fleurant bon la lavande, des toges de toutes les couleurs avaient remplacé les frusques de nos amis Etrusques. (Les photos ci-dessus sont égyptiennes car je n’ai pas de trucs Etrusques dans mon appareil)

mardi 25 août 2009

Arbres carnivores

Je viens de voir Séraphine de Martin Provost. Un très bon film. Je me suis attachée au personnage et j’ai même adopté le point de vue de son protecteur, Wilhelm Uhde et, comme lui, j’ai aimé les tableaux de Séraphine, je voulais qu’il l’expose et que le monde entier la connaisse. Mais dès le film fini, en repensant à ces peintures, je les ai trouvées carrément affreuses et effrayantes. J’étais vraiment mal à l’aise devant ces formes et ces couleurs, par la forme des feuilles surtout... J’ai retrouvé un peu des arbres de Séraphine au British Museum, sur une peinture sur soie représentant les différentes façons de peindre les arbres dans l’art indien. Heureusement qu’il y avait un joli poème et de la musique indienne pour me rassurer !

lundi 24 août 2009

Le temps seul est notre bien

Suis ton plan, cher Lucilius ; reprends possession de toi-même : le temps qui jusqu’ici t’était ravi, ou dérobé, ou que tu laissais perdre, recueille et ménage-le. Il est des heures qu’on nous enlève par force, d’autres par surprise, d’autres coulent de nos mains. Or la plus honteuse perte est celle qui vient de négligence ; et, si tu y prends garde, la plus grande part de la vie se passe à mal faire, une grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu’on devrait. Persiste donc, ami, à faire ce que tu me mandes : sois complètement maître de toutes tes heures. Tandis qu’on l’ajourne, la vie passe. Cher Lucilius, tout le reste est d’emprunt, le temps seul est notre bien. C’est la seule chose, fugitive et glissante, dont la nature nous livre la propriété ; et nous en dépossède qui veut. Mais telle est la folie humaine : le don le plus mince et le plus futile, dont la perte au moins se répare, on veut bien se croire obligé pour l’avoir obtenu ; et nul ne se juge redevable du temps qu’on lui donne, de ce seul trésor que la meilleure volonté ne peut rendre.

Lettres à Lucilius de Sénèque
Il y a eu un grand coup de vent dans les arbres, et la chaussée s’est couverte de feuilles mortes. J’ai essayé de me persuader que c’étaient des feuilles de l’année dernière, d’avant le printemps, des récalcitrantes... Mais il faut me rendre à l’évidence. Je n’ai pas la berlue : l’automne est en marche... Bientôt une nouvelle fraîcheur va se remarquer dans l’air et sans regarder le calendrier on saura, en frissonnant, que nous sommes en septembre. Maintenant il va falloir se boucher les oreilles à tous les commentaires ronchons de ceux qui regretteront l’été et maugréeront contre la rentrée!

dimanche 23 août 2009

Compter les chevaux

Ce serait un poème, comme ceux que j’ai lus sur les murs de l’expo Richard Long à la Tate Britain : je vais noter tous les bruits que j’entends dans la rue après minuit – car il fait si chaud qu’on dort la fenêtre ouverte !
Talons précipités
Sirène de police
Souffles de moteurs
Rires et conversations bruyants
Concert d'oiseaux
Croassements de corbeaux

Tout va bien, j’ai eu mes 4h45 de sommeil !
Sound line
A sound from each day along a walk of 622 miles in 21 days from the north coast to the south coast of Spain 1990

Surf roar at Ribadesella
A thundering river in the desfiladero de los Beyos
A mewing buzzard near Horcadas
A squealing pig in Saelices del río
A barking dog in Sahagún
A skylark near Moral de la Reina
Geese near Medina del Campo
Starlings in Fuente el sol
A splash in a rain puddle in Mirueña de la Infanzones
Crunching snow on the Puerto de las Fuentes
A braying donkey near Segurilla
Kicking a stone in Alcaudete de la Jara
Hissing wind through branches in la Nava de Ricomalillo
A cock crowing near Herrera del Duque
A frog near Almadén
The screech of a heron on the Río Valdeazogues
Hitting two stones together in Villanueva de Córdoba
A flock of crows near Adamuz
A barking dog in Santa Cruz
Crackling fires near Moriles
Whisking over the río Guadalhorce
Surf roar at Málaga

samedi 22 août 2009

A cloudless walk

Ce que j’ai le plus aimé à l’expo Richard Long à la Tate Britain, ce sont les lieux de l’expo eux-mêmes (des salles immenses et claires) et les itinéraires-poèmes en lettres géantes sur les murs, qui m’ont renvoyée à mon récent voyage et à comment m’avaient intéressée les noms des villages que j’avais traversés. J’ai aimé aussi prendre le bateau jusqu’à la Tate Modern sous un ciel d’un bleu! Qu’il faisait chaud ! Un texte surtout m’a intéressée: Transference. C’est le nom d’une réaction chimique selon laquelle une particule peut agir sur le comportement d’une autre particule jusqu’à créer une symétrie, même si la distance entre les deux particules est grande. Richard Long a marché 3 jours dans le Dartmoor, puis il est allé au Japon marcher dans les montagnes du Chokai, et avait remarqué sur son chemin exactement les mêmes choses qu’en Angleterre.Au Japon, comme en Angleterre, il y avait des forêts, des papillons blancs, des rivières... Et moi, le parcours entre la Tate Britain et la Tate Modern sur la Tamise, m’a donné l’impression d’être sur la Sumida entre le jardin Hamarikyû et Asakusa.
Transference
A three day walk on Dartmoor

Forest - White butterflies - Crossing a stream - Animal droppings - Slippery boulders - Peat bog - Sleeping towards East - Half-moon - Yellow flowers - A river source - Footpaths - Orange mud - A hilltop cairn - Waterfall - Boots drying in the sun - A spicy thai camp meal - Sleeping towards West - Dawn heavy dew - A circle of stones - Following a river


Duplication in the same order of occurence along a 7 day walk on Chokai mountain half a lunar month later.

Forest - White butterflies - Crossing a stream - Animal droppings - Slippery boulders - Peat bog - Sleeping towards East - Half-moon - Yellow flowers - A river source - Footpaths - Orange mud - A hilltop cairn - Waterfall - Boots drying in the sun - A spicy thai camp meal - Sleeping towards West - Dawn heavy dew - A circle of stones - Following a river

England and Japan 2003

vendredi 21 août 2009

Tous les chemins mènent à Rome

[Les Temples d’Ise au Japon] se dressent dans une vaste forêt sacrée... Les troncs de ses pins sont si gigantesques et leur feuillage est si épais, qu’on y avance en plein jour dans une semi-ténèbre sous-marine, percée, si le temps est beau, par quelques flèches de lumière... C’est, à l’autre bout du monde, le nemus, le bois ou la forêt sacrée des Latins.
Marc Fumaroli
La fidélité à soi-même dans la modernité : l’exemple du Japon (ici)
Entendue la veille de mon départ, à coup de lettres de Sénèque et d'extraits des Métamorphoses d’Ovide, cette conférence sur « l’océan végétal d’Ise » m’avait donné envie de connaître les vestiges du nemus près de la ville de Ariccia en Italie, qui a le nom de la nymphe Aricie. Mais bon, je partais dans l’autre direction, pour Buxton, où la pauvre reine d’Ecosse, cousine et prisonnière d’Elizabeth I, venait prendre les eaux sous la haute surveillance du comte de Shrewsbury, le mari de la célèbre Bess of Hardwick dont j'ai entendu parler pour la première fois, à ma grande honte, en arrivant dans la ville. Buxton s’écrivait Buckestones (bowing stones ou pierres penchées) dans le passé, mais les Romains l’avaient baptisée Aquae Arnemetiae et c’était une ville d’eau célèbre pendant tout le temps de leur occupation de la Grande-Bretagne (43-410).
Aquae Arnemetiae cela veut dire Les Eaux de Arnementia. Arnementia ou la déesse du bois sacré. Bien avant la conquête romaine, l’endroit s’appelait du nom celte de Nemeton... de nemus, le bois sacré où se trouvait le temple de la déesse! Alors comme ça, même très loin de Ariccia, je me trouvais dans un (ancien) bois sacré. Une belle coïncidence je trouve !En guise de déesse, je n'ai vu que les anges géants de l’opéra.

jeudi 20 août 2009

Entre Stockport et Buxton (2)

Il y a deux jours, je divaguais un peu sur le nom des gares sur le trajet entre Stockport et Buxton. C’est une bonne voie d’approfondissement d’un lieu qu’on aborde pour la première fois. J’aurais tant voulu être archéologue, alors c’est ma façon à moi de faire des fouilles.
Les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique s’étaient depuis longtemps fondus dans le paysage qu’ils arpentaient il y a 8000 ans, quand Stockport fut fondée. Son nom viendrait du vieil anglais stoc (place du marché ou château) et port (hameau ou bois). Ville textile, elle aurait plu à Coco Chanel car c’était le centre de l’industrie du chapeau!Davenport, s’appelait Deneport sous William le Conquérant en 1086, mais tirerait son nom d’une famille qui possédait le terrain sur lequel sa gare a été construite. Hazel grove, jusqu’en 1836 s’appelait Bullock Smithy, du nom d’un forgeron qui s’était établi dans le village en 1560. Les habitants étaient las de ce nom ridicule et le village prit le nom du lieu-dit de Hessel Grave (la tombe de Hessel) et Disley vient du mot anglo-saxon Dystiglegh qui signifie emplacement venteux, ce qu'il est resté. New Mills s’appelait auparavant Middlecale (parcelle de terrain). Son nom actuel lui a été donné par un moulin sur la rive de la rivière Goyt. Pas de baleine échouée à Whaley Bridge: l’ancienne Towneshepp of Weley (j'adore ces vieilles orthographes) tire son nom de l’anglo-saxon weg leah (clairière au bord de la route).Chapel-en-le-Frith (chapelle dans la clairière dans la forêt (frith/forest)), ancien relais de chasse, date de la conquête Normande. A 11h du matin, le mardi gras, on y sonne la cloche des gâteaux (Pudding Bell) pour demander aux ménagères de préparer leur pâte! Vu mes talents culinaires, il n'y a pas de place pour moi dans ce village!Les terres giboyeuses aux environs de Dove Holes sont occupées depuis le Néolithique. Au Moyen-Age, c’était un domaine de chasse royal. Le nom du village vient de l'imprononçable mot celte dwfr (eau) que l’on retrouve notamment dans le nom de la ville de Dover (Douvres).
Et qui se souvient encore que Buxton se trouve sur l'ancien territoire des Corieltauvi ? Une tribu d’avant la conquête romaine dont l’un des chefs répondait au doux nom de Dumnocoveros? Quel que soit le but de sa visite dans ce coin d’Angleterre, moi je trouve que connaître tout cela rend le séjour encore plus agréable !

mercredi 19 août 2009

Entre Stockport et Buxton (I)

Ce train bleu, aux essieux grinçants, m’a d'abord fait voyager dans l’espace. Je me souviens surtout des collines de terre brune, des fleurs mauves ou jaunes, du vert de l’herbe tendre, des vallées parsemées de fermes, quadrillées de murets et d’enclos, où s’ébattaient des chevaux, des vaches, des moutons, que la citadine invétérée que je suis dévorait des yeux. J’étais un peu une des naïves Parisiennes dans une scène d'Une partie de campagne de Jean Renoir. D’ailleurs, quand j’ai dit à mon compagnon d’escapade que j’aimerais vivre dans une ferme, il a éclaté de rire ! Je me demande bien pourquoi ? Franchement, vous me voyez traverser un de ces champs et braver un de leurs imposants taureaux comme Félicité dans un épisode cuisant d’ Un Coeur simple de Flaubert?

mardi 18 août 2009

Bien plus qu'une brève rencontre

Tu veux savoir pourquoi rien ne te soulage dans ta triste fuite ? Tu fuis avec toi. Dépose le fardeau de ton âme : jusque-là point de lieu qui te plaise. Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse ; et l’agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Il faut vivre dans cette conviction : « Je ne suis pas né pour un seul coin du globe ; ma patrie c’est le monde entier. » Cela nettement conçu, tu ne serais plus surpris de ne point trouver d’allégement dans la diversité des pays où te pousse incessamment l’ennui de ce que tu vis d’abord ; le premier endroit t’aurait su plaire, si tu voyais en tous une patrie. Mais tu ne voyages pas, tu te fais errant et passif, et d’un lieu tu passes à un autre quand l’objet tant cherché par toi, le bonheur, est placé partout.
Lettres à Lucilius de Sénèque
Le train en provenance de Manchester (la Mamucium romaine) s’arrêterait quelques minutes à la gare de Stockport et il fallait l’attendre platform 0... Non, je n’attendais pas le train pour Hogwarts (Poudlard), mais le numéro de quai de cette gare du Peak District tombait à pic, si j’ose dire, car c’était ma première visite dans ce coin du Derbyshire et de la Goyt Valley. Néanmoins, pour moi, la magie résidait dans le nom des quelques gares qui jalonnent ce trajet jusqu’au terminus de Buxton.
Stockport - Davenport - Woodsmoor - Hazel Grove – Middlewood – Disley – New Mills Newton – Furness Vale – Whaley Bridge – Chapel-en-le-Frith - Dove holes – Buxton.
Je comprends que les gens du coin jettent un regard indifférent à ces toponymes qui n’évoquent plus pour eux que le lieu où une bonne soupe les attend après une rude journée de travail à Manchester. Mais pour la touriste que j’étais, chaque passage sur ce trajet, avivait mon imagination. Dans Stockport et Davenport j’entendais « quais, ballots, commerce avec les Amériques », et je prenais mes rêves pour la réalité en voyant dans daven une déformation de raven (corbeau) : mais le paysage boisé, vallonné, champêtre, qui défilait sous mes yeux semait le doute dans mon esprit...
Tandis que Woodsmoor (bois et landes), Hazel grove (bosquet de noisetiers), Middlewood (bois du milieu) semblaient eux encore décrire le décor qui s’étendait au-delà de la gare.
Disley: est-ce ainsi que l’on écrivait delay (retard) autrefois ? - un mot souvent synonyme du transport ferroviaire !
Les villes de New Mills Newton (nouvelle ville aux nouveaux moulins) et Furness Vale (le vallon aux hauts fourneaux) devaient dater de la Révolution Industrielle du XIXe siècle et à Whaley Bridge, assurément, une baleine (whale) avait dû rester coincée sous un pont ! Le climat de la dévote Chapel-en-le-Frith (quel nom admirable) est-il aussi peu clément que ça (freeze : gel)?
Et je voyais s’envoler mille colombes dans le ciel de Dove holes (pigeonniers) avant d’arriver enfin à la ville hautement livresque de Buxton (books town).
Mais la réalité, quand je l'ai apprise, était bien plus belle et plus excitante que ma pauvre imagination !

lundi 17 août 2009

La sente étroite vers le Nord-Ouest

La veille du départ, j’avais noté dans mon carnet la phrase suivante : « Apollon attend dans son sanctuaire qu’on vienne le questionner ». Le train a ralenti. Un arbre solitaire m’a fait penser à Kiarostami, à ses poèmes, à ses photos, à l’expo du mois de juin, autant dire une éternité. Des maisons lointaines, dans le flou de la vitesse, semblaient tout droit sortir d’une gravure de la Renaissance, celle où l’on voit le tout nouveau Globe de Shakespeare, sur la rive gauche de la Tamise.
Je n’allais pas à Delphes, mais j’ai quand même passé une grande partie de mon voyage à me demander quelle question j’aurais bien pu poser au « dieu chemineau » enfin installé.Peut-être ne devrais-je jamais franchir mon seuil, et me lancer sur la route, sans emporter un livre avec moi ? Car plus je filais vers le nord sous une pluie battante, plus j’imaginais des pèlerins sur un chemin grec poussiéreux, avec des chèvres sur le bas-côté parmi les oliviers, un morceau de fromage dans leur musette... Soudain, changement de bobine et de rêverie. La veille j'avais aussi noté la phrase suivante: « Voici la porte de la maison de l’amant que Marguerite Duras n’a jamais pu dépasser. » Encore une affaire de seuil, encore une phrase aussi oblique que les oracles d'Apollon.

dimanche 16 août 2009

La maison mystérieuse

Le mystère est lié aux cultes à initiation. Le verbe grec à l'origine de mystère, c'est muein, qui veut dire « se fermer », en parlant des yeux, des lèvres, des fleurs, des coquillages. Il se dit aussi des blessures en train de cicatriser, ou de la terre, des forêts, des vents apaisés et silencieux. Il a donné le mot « myope » : celui qui ferme les yeux pour mieux voir... En grec, on distingue celui qui est en cours d'initiation et celui qui est parvenu au degré suprême, donc après l'initiation. Le premier, le mystês, ferme les yeux, parce que ce qu'on lui montre est trop aveuglant. Et tient les lèvres closes, parce qu'il ne doit pas révéler ce qui doit demeurer secret. Le second au contraire, l'epoptês, regarde bien en face, il a les yeux grands ouverts.

Barbara Cassin dans Télérama, 6 août 2009
Chaque fois que je passe dans cette rue, je ne manque pas de m’arrêter quelques secondes devant cette maison. Je me demande qui lui a donné cette façade, et à quelle époque. Quel « culte » abritait-elle ? Qui vit là aujourd’hui ? Elle semble habitée par intermittence, et ces jours-là, bien qu’on ne puisse distinguer aucune silhouette à l’intérieur, cette présence semble se refléter sur la façade. On dirait une statue comme on en voit dans les films de Cocteau et je n’ai qu’une peur : que le visage m’interpelle et m’invite à tirer la sonnette ! je ne pourrais pas résister je crois.

samedi 15 août 2009

Les grands esprits se rencontrent

Pour moi, le plus beau des textes reste celui d’Ikkyu, le moine zen, sur la Fête des Esprits. Evoquant les melons et les aubergines crus de Yamashiro, le sage chantait : « C’est la grande fête des esprits ! Les melons de cette récolte sont esprit ! Esprit, les aubergines ! Esprit, l’eau de la Kamo ! Esprit, les pêches et les kakis ! Les morts sont esprit, les vivants sont esprit ! Tous ces esprits s’unissent et se fondent dans la vacuité du coeur et de la pensée. Je rends grâce et je loue le bouddha ! »
Elégie (La Danseuse d’Izu) de Kawabata Yasunari
C’est la fête des Esprits au Japon et c’est une bonne occasion pour regarder de nouveau Still Walking d’Hirokazu Kore-eda et Café Lumière de Hou Hsiao-hsien dans lesquels on voit deux exemples de la cérémonie qui se déroule ce jour-là. Mais ce sont deux films qu’il faudrait voir et re-voir tout le temps.

vendredi 14 août 2009

You are the most exquisite of friends

Si je n’avais envisagé ma vie à la lumière d’un idéal, sa médiocrité m’aurait été insupportable. J’étais dans cet état d’esprit quand on s’est rencontrés. Tu es entré dans ma vie. Tu es le plus exquis des amis. C’est très simple : j’ai su dès que je t’ai vu que nous étions du même côté du monde. Et puis il y a eu cette longue conversation nocturne... Je veux juste vivre plus intensément. Prendre le désir à la légère entrave l’action. C’est dans l’amour que je l’ai compris. Il n’existe à cela aucune échappatoire. Seules existent les illusions. Les illusions... ces choses qui tuent.

Une jeunesse chinoise de Lou Ye
Cela fait un an que j’ai vu ce film chinois et lu ses sous-titres anglais. Il m’avait tellement bouleversée, que j’en avais immédiatement voulu le dvd. Je ne l’ai revu qu’aujourd’hui. Quand la scène d’où est tiré ce dialogue est arrivée, avec sous-titres français, j’en connaissais les mots par coeur. Je me suis mise à douter. J’avais pourtant bien vu le film à Londres... Les mots français ne s’inscrivent pas en moi comme les mots anglais. Je parle anglais avec une voix différente de celle qui me fait parler ma langue maternelle. Je ne l’entends jamais alors je me demande qu’elle image elle donne de moi. C’est important pour moi de faire la différence, c’est une nécessité. C’est vraiment un sentiment étrange de ne plus savoir dans quelle langue ces mots m’ont fait de l’effet.

jeudi 13 août 2009

Comme un poisson dans l'eau

La nature nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir d’un être vivant la conservation de la vie. Il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire. Toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette ligne de faîte, nous trouvons que partout où il y a joie il y a création. Plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement. Ce qu’[on] goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies exceptionnelles : celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendrez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu’ils tirent leurs joies les plus vives de l’admiration qu’ils inspirent. Erreur profonde ! On tient à l’éloge et aux honneurs dans l’exacte mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi.
Henri Bergson
C’est donc ça... Avant j’aurais conclu par un « Pourvu que ça dure », maintenant il n’est plus question de durée mais de profondeur de l’instant.

mercredi 12 août 2009

Triptyque (III)

Au second plan du tableau on distingue, par delà un jeu de portes et de fenêtres, un bois (chaque feuille est peinte individuellement), des près, une vallée, une rivière avec des cygnes, une tour et un pont qu'un promeneur traverse. Il y a un moulin devant lequel un meunier déleste son âne d’un gros sac de farine. Un homme, vêtu de rouge, s’éloigne sur un cheval blanc. Il s’enfonce dans un bosquet. Le chemin longe un pré dans lequel un boeuf paît (Jésus est donc subtilement encadré de l’âne et du boeuf). Un paon, symbole d’éternité, est perché sur un muret dans la cour. Chacun vaque à ses occupations, dans l'indifférence et la totale ignorance de cette divine visite dont seuls les Donne ont le privilège.Mais celui qui m’intrigue le plus c’est cet homme, face à moi, sur le panneau gauche. Il est à l’extérieur, côté jardin, à demi dissimulé par une colonne sur laquelle il appuie une main. Il a un chapeau rouge, une tunique bleue, une aumônière noire pend à sa ceinture. Il ne veut pas se faire remarquer, il est arrivé en douce. Ses yeux absorbent la scène, sans plus. Il ne sait pas sur quel pied danser, il est incrédule.
Il n’est pas comme le meunier ou le cavalier dans le fond du tableau, il n’est pas non plus un membre de la famille Donne. Comme moi, il passait par là. Comme moi, il s'est arrêté quelques minutes, attiré par le sourire du bébé joufflu, par les riches vêtements des personnages, par cette explosion de couleurs, et une sorte de grâce et de joie.
Que pense-t-il? Voit-il seulement une jeune femme rendant visite à sa famille? Se rendra-t-il compte qu'il s'agit en fait de la Vierge et finira-t-il par s'agenouiller? Ou bien il est en train d'observer le peintre Hans Memling devant sa toile? Et si c'était un auto-portrait de Memling?
Tous les deux nous occupons un espace intermédiaire: tournant le dos à la matérialité de la vie nous prenons le temps de laisser ce prodige (ici) se frayer un chemin en nous.

mardi 11 août 2009

Triptyque (II)

Le seul qui nous regarde dans les yeux, c’est le petit mouton blanc, très sage, dans les bras de Saint Jean-Baptiste, sur le panneau gauche du triptyque. Ses oreilles écartées renvoient aux ailes des deux anges du panneau central. C’est quand même drôle de se sentir interrogé par le regard d’un mouton. Il y aurait de quoi devenir végétarien dans l’heure !
Saint Jean-Baptiste, tunique marron (un cilice ?) et manteau bleu, lui, regarde la scène qui se déroule au centre de la pièce de cette maison de maître : la visite de la Vierge à la famille Donne. Elle est assise sous un dais rouge tendu d’une tapisserie bleue tissée de fils d’or. Deux anges, ainsi que Sainte Catherine et Sainte Barbara l’accompagnent. Sur le panneau de droite, Saint Jean l’Evangéliste, en rouge, a les yeux baissés sur une coupe qu’il bénit et d’où s’échappe un fin petit serpent.Sur le panneau central, John Donne (un puissant seigneur gallois qui commanda ce tableau au peintre Hans Memling vers 1478) et sa femme Elizabeth, sont représentés de profil, agenouillés aux pieds de la Vierge, en noir. Ils échangent un regard dans lequel on lit un attachement tranquille. Leur fille aînée, Anne, agenouillée auprès de sa mère, regarde aussi son père avec admiration et reconnaissance.La Vierge essaye de lire, tant bien que mal, car Jésus froisse la page de son livre d’une main. De l’autre il essaye de saisir une pomme que lui fait miroiter un ange. Mais il regarde John Donne, plus que le fruit. L’ange de droite, tout en pinçant les cordes d’un instrument de musique, tente de lire la page du livre de prières qu’Elizabeth Donne tient ouvert dans ses mains. Le carrelage est lézardé par endroits. Il m’a fait penser à celui de ma maison du Maroc et à sa fraîcheur l’été. Mais nous recevions très peu de si gentes personnes... par contre nous aimions fort les brochettes !

lundi 10 août 2009

Triptyque (I)

Une jeune femme, qui vient de donner naissance à un joli bébé facétieux, vient passer l’été chez ses parents dans leur belle maison de campagne. Le bébé est en bonne santé, un peu agité par tout ce remue-ménage, et ce n’est pas la pomme qu’on essaye de lui faire attraper – un coup tu la vois un coup tu ne la vois pas - qui va le calmer. Ses grands-parents, ses oncles et tantes, sont si heureux de les voir, qu’ils s’agenouillent devant la jeune femme, installée confortablement, et admirent l'enfant. Tous se félicitent qu’ils soient arrivés à bon port et on leur joue de la musique. Je m’inquiète pour le sort du petit mouton blanc que tient dans ses bras un homme un peu hirsute. Va-t-il finir en méchoui ou est-ce un compagnon de jeu pour l’enfant ? Et si c’était une photographie, une fois développée, il y aurait lieu de s’interroger sur l’identité de deux personnages qui ont de grandes ailes blanches dans le dos !

dimanche 9 août 2009

Le bac des oiseaux

Une équipe de chercheurs d'Oxford a publié une étude qui tend à démontrer que les corbeaux sont des animaux dotés d'une forme d'intelligence analytique et déductive. L'étude a été menée sur des corbeaux de Nouvelle-Calédonie. Les oiseaux devaient utiliser un petit outil, le glisser dans un outil plus grand pour ainsi pouvoir attraper un troisième outil encore plus grand et enfin atteindre un morceau de nourriture, inatteignable sinon. Cinq corbeaux ont réussi, dont quatre du premier coup, sans aucun entraînement préalable. Et une analyse précise du comportement des oiseaux prouve qu'ils n'ont pas agi au hasard. Lorsqu'un oiseau reposait un outil pour en prendre un autre, il choisissait toujours un outil plus grand que le précédent.
Le Monde, 8 août 2009

Ces corbeaux finauds ont déjà la robe noire des étudiants d’Oxford, alors je me demande si on va leur concocter de petites toques pour compléter leur uniforme ? Je les imagine dans ce laboratoire en train de démontrer leur intelligence avec ces savants autour d’eux. Mais j’en connais un qui aurait mis par terre toutes les statistiques : le casse-cou ci-dessus qui, à quatre heures de l’après-midi, quand la circulation est fournie, se baladait en plein milieu de la chaussée. Mais peut-être avait-il calculé les risques avant ? Ce qui expliquerait qu’il n’y ait pas eu de fricassée ! J’en connais une qui ferait bien de planquer ses anguilles...

samedi 8 août 2009

Langues plus que vivantes

Apprendre une langue qui n’est plus parlée... c’est s’obliger à l’apprendre systématiquement, non pas en tâtonnant comme quand on peut parler à un interlocuteur qui dit « Non, ça ne se dit pas comme ça » etc., mais en comprenant vraiment comment elle fonctionne, en reconstituant à partir des textes que l’on étudie, ses nuances, les emplois de tel type de phrases, de tel vocabulaire dans tel régime littéraire et pas dans tel autre, les mots qu’on emploie pour convaincre, les mots qu’on emploie pour émouvoir dans un poème... Au bout d’un moment on est émerveillé de voir avec quelles nuances, avec quelle finesse on peut comprendre ces textes et cette pensée et ces sensibilités d’auteurs qui sont morts il y a 2000 ans, 2500 ans et dont plus personne ne parle la langue. C’est peut-être un exercice gratuit mais c’est un bel exercice, qui prépare admirablement à la connaissance de la langue, même de la sienne, à la sensibilité, à la compréhension profonde des textes et de ce qui se dit. Et c’est quelque chose qui sert constamment, qui sert dans la vie de tous les jours, qui sert pour toutes les langues, qui sert pour tous les interlocuteurs à travers le monde, si on veut comprendre quelqu’un qui est différent de soi.


Michel Zinc
Un été avec Régis Debray, France Culture, 1er août 2009
Même si Michel Zinc parle du latin et du grec, du vieux chinois et du vieux japonais, ce qu’il dit s’applique à toutes les langues vivantes, surtout celles que l’on apprend quand on ne vit pas dans le pays où elle sont majoritaires. On peut les apprendre à l’université ou avec un professeur particulier, mais rien ne remplace l’étude d’une langue, son déchiffrement, tranquille, chez soi, sur un coin de table. La motivation – j’imagine une flamme qui menace sans arrêt de s’éteindre - qu’il faut pour le faire, surtout si ce n’est pas 2500 ans qui nous sépare mais plusieurs milliers de kilomètres... mais quelles satisfactions inégalables cela nous apporte ! D’ailleurs, je me suis replongée dans mes grammaires japonaises dès la fin de l’émission.

vendredi 7 août 2009

Il n'y a de changement que dans l'invariant

Cependant Apollon aime : il a vu Daphné. Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes de l'Amour; il poursuit la nymphe sans relâche. Elle pâlit: "ô mon père, secourez-moi ! ô terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui me devient si funeste" ! À peine elle achevait cette prière, ses membres s'engourdissent; une écorce légère presse son corps délicat; ses cheveux verdissent en feuillages; ses bras s'étendent en rameaux; ses pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s'attachent à la terre : enfin la cime d'un arbre couronne sa tête et en conserve tout l'éclat. Apollon l'aime encore; il serre la tige de sa main, et sous sa nouvelle écorce il sent palpiter un cœur. Il embrasse ses rameaux; il les couvre de baisers, que l'arbre paraît refuser encore : "Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux plus être mon épouse, tu seras du moins l'arbre d'Apollon." Il dit; et le laurier, inclinant ses rameaux, parut témoigner sa reconnaissance, et sa tête fut agitée d'un léger frémissement.
Les Métamorphoses d’Ovide
Elle s’appelait Cécile et elle venait de Niort. Nous suivions des cours de fac ensemble. Au début de l’année de Licence, au bout de longues vacances d’été, nous nous étions revues. Et là, elle m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée – en fait je me rends compte que si, mais je n’ai pas oublié ma réaction à cette sentence. Etait-ce Tu n’as pas changé ou Toujours la même ? En tout cas cela m’avait terriblement vexée, humiliée même. C’est vrai que par rapport à elle – vacances dans la maison familiale dans un bled perdu des environs de Niort – on pouvait dire que rien d’extraordinaire ne s’était passé dans ma vie ! Peut-être s’attendait-elle à une autre coupe de cheveux ? Peut-être quelque chose clochait chez moi qu’elle avait espéré voir changer pendant les vacances ? Je me suis sentie si mal qu'il n'est pas étonnant que peu à peu nous nous soyons perdues de vue. Mais c’est de ce moment-là que me venait cette idée que je devais changer à tout prix pendant les vacances d’été. Tout au long de ces années, je suis arrivée au jour de la Rentrée frustrée de ne pas avoir fondamentalement changé. Mais sans jamais me demander ce que devait impliquer cette métamorphose totale de mon être. La vie avait simplement continué son petit bonhomme de chemin, avec son lot de découvertes et de goûts nouveaux que le temps libre permet d’acquérir... Et même s’il y avait eu un événement un peu inhabituel, il avait été absorbé, il faisait partie du paysage. Et en septembre... j’étais la même qu’en juin. C’était désolant. Tout ça parce que cette Cécile de malheur l’avait décrété autrefois ! C’était vouloir être parfaite et me condamner à la frustration éternelle! Mais j’écris cela au passé...
En Chine, le rapport au monde s'énonce plutôt en termes de saisons, mettant en valeurs deux modalités, celles de « modification » et de « continuation » : « modification » de l'hiver au printemps, « continuation » du printemps à l'été. Les deux s'opposent, en même temps que la modification sert à la continuation : elle est ce qu'il faut d'altération pour que la continuation puisse se renouveler.

François Jullien (ici)

jeudi 6 août 2009

La lettre morte

Quand on a écrit une lettre importante - c’est-à-dire qui doit arriver à destination, on se trouve, au moment de s’en séparer, dans la peau du poète Ovide, que l’implacable Auguste exila, pour des raisons obscures, à Tomes (aujourd’hui Constanza en Roumanie) chez les « Gètes et les Sarmates inhumains ». Sur le chemin de la poste, dans la file devant le guichet, alors qu’on lui ajoute un timbre aux armes de sa Gracieuse Majesté, jusqu’au moment où, d’un geste auguste – puisque nous sommes en août – nous allons la glisser dans la grosse boîte rouge cylindrique, on s’imagine tels Ovide, sur sa bande de terre balayée par les vents, confiant ses manuscrits à un marchand de passage pour qu’il les emporte, au cours d'un long voyage hérissé de dangers, jusqu’à Rome, dans l’espoir d’attendrir l’empereur. Voilà, nous l’avons postée, mais alors qu’elle vient irréversiblement de tomber dans l’obscurité, à jamais hors de notre portée, nous pouvons prendre encore le temps d’ultimes recommandations tirées de Tristes Pontiques, les mêmes que le poète latin adressait à son livre :
petit livre
hélas
va sans moi dans la ville où je suis interdit
va
salue pour moi les lieux que j’aime
tes pieds me porteront à leur rythme dans Rome
va mon livre
vois Rome pour moi
contemple-la
dieux
je voudrais être mon livre
va
pauvre livre
je ne veux plus te retarder
si tu devais porter tout ce que j’ai en tête
tu pèserais trop lourd pour le voyage
la route est longue
moi je dois demeurer au bout du monde
dans une terre loin de ma terre

mercredi 5 août 2009

Elle a trouvé son bonheur

Au Perfect day de Lou Reed (voir hier), je préfère de loin la superette Lucky House où l’on semble pouvoir se procurer de l'amourette parmi quelques babioles chinoises. Quel regard satisfait son propriétaire jette sur les clients qui viennent de quitter sa « Maison de la Chance » la main dans la main!

mardi 4 août 2009

Qui s’aime, le vent

Je ne supporte pas la chanson Perfect Day de Lou Reed. Pourtant elle aurait tout pour me plaire. D’abord j’aime sa voix grave et son accent. La musique est, de plus, très mélodieuse... Ce piano ! Ces violons ! Il parle d’amblée de « sangria in the park » et cela aurait tout l’heur de me plaire vu que moi qui ne bois jamais une goutte d’alcool, j’ai un grand faible pour la sangria. Quand il dit qu’il est allé au zoo, je me transporte illico, non à Central Park mais à Ueno à Tokyo, ce qui me plaît énormément. Se dessinent dans mon esprit le National Museum, l’entrée du zoo, le Toshogu pour Ieyasu Tokugawa et ses lanternes et l’allée qui mène à l’étang Shinobazu et ses roseaux (reed veut dire roseau). C’est agréable, je m’y croirais, à si peu de frais. En plus, dans la chanson, après la sangria et le zoo, il va au cinéma... tout cela en amoureux. N’est-ce pas fun comme il le dit ? Pour moi c’est le perfect day par excellence ! Que vouloir de plus ? Mais voici que tout se gâte... et qu’au lieu d’imaginer un (jeune) homme, tout fringant, tout sémillant, avec qui passer une telle journée serait vraiment perfect, j’entends la voix chevrotante d’un dépressif, d’un suicidaire, s’accrochant à une bouée de sauvetage. Et la phrase qui revient en leitmotiv à la fin : « you’re gonna reap just what you sow » et qui signifie « tu récolteras ce que tu as semé », au lieu d’annoncer des lendemains qui chantent est une sentence de mort qui s’adresse d’après moi à la sinistre Faucheuse qui bientôt le fera passer de vie à trépas. Non, vraiment, j’ai horreur de cette chanson.

lundi 3 août 2009

La bête du Gévaudan de Londres

Il y a parfois de ces coïncidences... J’étais dans mon lit en train de m’interroger sur l’achat du livre de Marc Fumaroli sur Jean de La Fontaine, quand j’ai entendu les croassements d’un corbeau. Il était 5h du matin, la rue était vide à part pour le bruyant corbeau en question.
Soudain, alors que je photographiais mon oiseau préféré qui se prêtait avec sa grâce toute naturelle à mes attentions, un énorme renard est passé au trot à nos pieds, tenant dans sa gueule un truc blanc et rond comme un énorme fromage. La photo initiale est un peu floue et je l’ai trafiquée pour faire ressortir les contours de la bête. My God!

dimanche 2 août 2009

Miroir au bord du chemin (II)

Coco avant Chanel d’Anne Fontaine: j’ai beaucoup aimé. Une scène se détache dans ma mémoire : Nous sommes dans l’atelier de Coco. Elle ajuste un col à l’aide d’épingles. On entend la porte d’entrée s’ouvrir puis se refermer et quelqu’un – Emmanuelle Devos, de sa voix inimitable - constate, comme une évidence : « Un gentleman ». La caméra passe du visage impassible de Chanel – pas un muscle ne bouge - à la silhouette de l’intrus - Boy Capel - qui se tient dans l’encadrement de la porte et qui est si parfait à ce moment-là, que tout en nous acquiesce avec le personnage que joue Emmanuelle. J’ai trouvé cette scène incroyablement émouvante. D’abord je me suis vue, moi, mon premier mouvement aurait été de me retourner et de courir me jeter dans ses bras... et puis non, réflexion faite, je crois que je ne le ferais pas, parce que ces quelques minutes et quelques mètres qui les séparent encore sont... je ne sais pas... un supplice de Tantale qui donne tout son sens à la vie (et au film).

samedi 1 août 2009

Miroir au bord du chemin (I)

Nous avons longtemps attendu qu’on nous apporte notre rafraîchissant sorbet noix de coco, ananas et citron. L'ananas avait beau avoir une saveur extraordinaire, c’était en fait une autre glace qui me captivait: le miroir sur le mur semblait tout droit sortir du célèbre Portrait des Arnolfini de Jan van Eyck, que j’avais vu la veille à la National Gallery (ici), et j'avais fort envie de me lever pour vérifier son reflet...