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mardi 12 janvier 2010

Murs palimpsestes

Aile Sully, dans l’entresol, dans la partie consacrée au Louvre médiéval, sur les vestiges des remparts qu’a connu mon cher Charles V, on peut lire les phrases au néon de l’artiste américain Joseph Kosuth. Celle-ci, je pense, s’applique à ce que j’écrivais hier sur le Mémorial de la Shoah. En fait, si on s’intéresse à l’histoire et qu’on se promène dans Paris, on s’aperçoit que ses murs nous parlent. C’est une vraie cacophonie. Il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles.
Par exemple, un matin, je suis allée au musée Jacquemart-André (ici). Je suis descendue à Miromesnil et je me suis dirigée vers le boulevard Haussmann. En chemin, je regarde le nom d’une rue transversale, et je lis « rue de La Baume ». Ce nom me disait quelque chose. Tout d’abord j’ai pensé au village de La Baume, en Ardèche, où j’ai fait un court séjour en 1989. Après quelques recherches à mon retour, j’ai appris que la rue avait été percée en 1858 sur des terres appartenant au Marquis de La Baume-Pluvinel.
J’allais passer mon chemin quand soudain j’ai compris. Dans mon sac j’avais le Journal d’Hélène Berr, que j’avais acheté deux jours avant au Mémorial de la Shoah. Page 73 elle écrit, à la date du 23 juin 1942 : « En arrivant rue de La Baume, j’ai trouvé toute la famille Carpentier debout devant la loge, je leur ai dit bonjour et ils m’ont à peine répondu. Ils avaient l’air préoccupé, je n’ai pas insisté. »
Au numéro 11, rue de La Baume, en 1942, se trouvait le siège social de l’entreprise Kuhlmann, dont Raymond Berr, le père d’Hélène, était le vice-président directeur général. Il venait de se faire arrêter. Il sera interné au camp de Drancy. Libéré en septembre 1942 contre rançon, on lui interdit d’exercer ses fonctions ailleurs que chez lui.
Le 8 mars 1944, Hélène et ses parents sont arrêtés chez eux. De Drancy ils sont déportés le 27 mars 1944 à Auschwitz, le jours des 23 ans d’Hélène.
Je suis allée au numéro 11, pour ne trouver qu’un immeuble moderne.
Et j’ai repensé à la phrase lue sur les murs du Louvre.

dimanche 10 janvier 2010

Les mots ont un sens

Le Mémorial de la Shoah, rue Geoffroy L’Asnier (ici), c’est un lieu qui nous rappelle le poids des mots, comme s’il en préservait leur essence. Vous le ressentez immédiatement. Les témoignages, les noms sur les listes, les archives... tous les mots vous frappent, vous sidèrent. On ne joue pas avec eux, ils disent exactement ce qu’ils veulent dire et il faut les prendre au pied de la lettre.
Il y a le mot « Juste ». La rue du Grenier sur l’Eau, qui longe le Mémorial, s’appelle, depuis 2001, Allée des Justes. Leurs noms sont inscrits sur le « Mur des Justes ». Comme dans la cour du Mémorial il y a le « Mur des Noms ». On ne nous le dit pas mais on comprend ce que signifie l’inscription d’un nom dans la pierre ou de changer le nom d’une rue. La plaque de l’ancienne rue existe encore, mais barré. Cela aussi c’est important de le noter.
Il y a le mot « oubli ». Une plaque sur l’école primaire qui fait angle rappelle : « Arrêtés par la police du gouvernement de Vichy, complice de l’occupant nazi, plus de 1100 enfants furent déportés de France de 1942 à 1944 et assassinés à Auschwitz parce qu’ils étaient nés juifs. Plus de 500 enfants vivaient dans le IVe arrondissement. Parmi eux les élèves de cette école. Ne les oublions pas. » Je ne sais pas si le mot « oubli » est employé à l’intérieur de ce lieu consacré à la mémoire, je ne le crois pas. Par contre il y la flamme du souvenir dans la crypte. En fait tout y est mémoire, palpable et concrète.
Il y a le mot « assassiné ». On ne dit pas « mort à Auschwitz » mais « assassiné à Auschwitz » et on comprend immédiatement la différence.
Il y a le mot « confisqué » comme dans le titre de l’exposition Hélène Berr : une vie confisquée (ici). C’est le mot le plus approprié qui soit dans toute sa cruauté, son injustice, son absurdité.
On comprend aussi ce qu’est une vie : « un violon de valeur, plein(e) de possibilités dormantes, capables d’éveiller les émotions les plus profondes et les plus pures » (Journal d’Hélène Berr) et ce que signifie la mort d’un être vivant « brisé par une force brutale ».
J’emploie le verbe « comprendre », mais ce n’est pas vraiment ça, c’est plutôt un appel, un rappel, un rappel au sens des mots. Il ne faut pas les employer à tort et à travers. Ils ont un pouvoir incommensurable. Il faut ne jamais l'oublier.