vendredi 14 mai 2010

Petit lait

Récemment, dans un café de mon quartier, deux serveuses discutaient. Elles disaient que ça leur faisait plaisir quand les clients les remerciaient et les complimentaient sur leurs plats. C’est vrai que souvent l’on se contente de payer sans rien ajouter. Comme on y sert les meilleures salades de Londres – je n’exagère pas ! – désormais je ne suis plus avare de compliments, et elles sont ravies. J’y ai pensé hier soir quand un de mes étudiants m’a dit : J’ai beaucoup aimé suivre ce cours. Vous êtes très gentille. Nous avons beaucoup appris. Avec ces trois phrases, l’année a pris fin. Trois phrases simples et sincères, qui me sont allées droit au coeur. Voir des étudiants heureux, c’est la plus grande satisfaction qu’on puisse avoir, ça fait supporter bien des couleuvres, et ce ne sont pas des salades !

jeudi 13 mai 2010

J'y vois plus clair

Quant aux yeux [des habitants de la Lune], en vérité je n'ose dire comment ils sont faits, de peur qu'on ne me prenne pour un menteur, tant la chose est incroyable. Je me hasarderai pourtant à dire que leurs yeux sont amovibles ; ils les ôtent quand ils veulent et les mettent de côté, jusqu'à ce qu'ils aient envie de voir ; alors, ils les remettent en place pour s'en servir, et, si quelques-uns d'entre eux viennent à perdre leurs yeux, ils empruntent ceux des autres et en font usage ; il y a même des riches qui en gardent de rechange.

Histoire Véritable de Lucien de Samosate

Les examens battent leur plein et, ce soir, j’enseigne mon dernier cours de l’année (universitaire). J’ai du mal à le croire. Comme je n’ai pas attendu cette date avec impatience, je ne me sens pas libérée. Je pense que je ne réaliserai que je n’aurai plus le plaisir de retrouver mes étudiants, mercredi prochain, après leur dernier examen. Et puis, comme tous les ans, je vais très vite oublier l’emploi du temps que je suivais fidèlement depuis octobre. En plein été je tenterai soudain de me rappeler ce que je faisais tel jour à telle heure avant, en vain. Tout me paraîtra si loin... J’aime ce que je ressens alors... surtout si je suis en train de m’amuser ! Mais, pour l’instant, avant la semaine horribilis du 17 mai, les choses se calment un peu. Ces 4 prochains jours je me garderai bien d’ôter mes yeux car ils auront à admirer de bien belles choses : Robin des Bois, un prix Nobel, des objets mayas et chinois, des plats indiens multicolores, des visages amis... Et je garde pour la bonne bouche celui auquel je tiens comme à mes prunelles.

mercredi 12 mai 2010

La fin des z'haricots

Je n’ai pas 5 minutes à moi. Je ne dors plus. J’ai de très longues journées. Je surveille, je corrige (il me faudrait un stylo rouge aussi grand que la palme de sainte Agnès ci-dessus !), je meetingue, j’enseigne, et j’ai à répondre à des dizaines de emails. Quand je peux me poser 2 minutes, on en profite pour me sonder sur le nouveau gouvernement britannique et l’on s’étonne que je ne connaisse pas les dernières révolutions de palais : je n’ai appris que ce matin que nous avions un nouveau premier ministre ! Jusqu’à l’empereur Marc-Aurèle qui me tire les oreilles : « Si quelque chose te semble difficile à maîtriser, ne juge pas que cela soit impossible à l’homme, mais si quelque chose est possible et propre à l’homme, pour toi aussi il est possible d’y parvenir ». Bref, je ne sais plus à quel saint me vouer ! Y en a-t-il un des vacances, du repos, des massages d’épaules endolories, des visites de musées ? Qu’il vienne, je l’attends.

mardi 11 mai 2010

O buona ventura!

J’adore les coïncidences. Il m’en est arrivé de superbes au fil des ans, mais j’ai beaucoup aimé celle d’hier matin. Plus la coïncidence est stupéfiante, plus le cadeau que me fait la vie est grand, c’est ce que je me dis. Ma première réaction, devant une coïncidence, c’est de ressentir un grand bonheur. Et d’avoir envie de remercier. Je ne sais pas qui, alors je dis merci à « sœur Lune et aux étoiles, claires, précieuses et belles ». A ce moment-là, tout ce qui est raisonnable en moi se moque un peu de tout ce qui n’est que rêve et imagination, mais c’est le rêve qui a le dernier mot. Et si... et si... c’était un signe... ?Hier matin, sur le chemin du travail, j’écoutais l’émission de France Culture Concordance des temps consacrée, cette fois-là à Saint-François d’Assise et l’argent. Le titre de l’émission m’intriguait. Il y a quelques mois, après avoir contemplé le Retable du Saint Sépulcre de Sasseta (XVe siècle) à la National Gallery (ici), magnifique polyptique qui raconte, en sept panneaux, la vie de Saint François d’Assise, j’avais vu le film de Roberto Rossellini Francesco, giullare di Dio. J’aimerais voir les fresques de Giotto dans la basilique Saint François à Assise. Elles racontent la vie du saint en 28 tableaux. A dire vrai, c’est Giotto qui m’intéresse dans cette histoire. Il m’attire de plus en plus. Hier donc, j’avais des examens à corriger. Assise à mon bureau, une pile de copies sous le nez et le stylo rouge prêt à entrer en action, je sors un cahier de mon sac pour noter les commentaires éventuels. Cahier, acheté au Louvre en décembre dernier, orné de la Tour de Babel par Lucas van Valckenborgh, dont je n’avais utilisé qu’une page. Soudain, un papier s’échappe de ce cahier, que je ramasse. Et je lis, ébahie : La simplicité du coeur. Saint François d’Assise. Il s’agit de la critique d’un recueil d’écrits de Saint François qui viennent d’être publiés en poche. C’est moi qui ai découpé ce papier, mais comment peut-il se retrouver dans ce cahier que je n’utilisais pas? S’il était tombé avant que j’écoute l’émission, je pense que je l’aurais froissé et jeté. Mais qu’il choisisse de tomber à ce moment-là... C’est une coïncidence qui en fait une véritable relique ! Ce n’est qu’un hasard tout bête, sûrement, mais ça m’a fait immensément plaisir.

lundi 10 mai 2010

Εἰκόνες

J’aime le tableau du Titien, Ariadne et Bacchus (ici) que l’on dit inspiré d’un poème de Ovide. J'aime la manière dont le « dieu de la jeunesse et de la beauté » est suspendu dans les airs. Il y a tant de mouvement qu’on semble assister à l’infini au départ de Thésée et à l’arrivée en fanfare de Bacchus. Et le regard qu’échangent les deux panthères est une des choses les plus touchantes de ce tableau.C’était le temps des premières gelées, cristal couvrant la terre. Quand les oiseaux gazouillent à l’abri du feuillage. À demi réveillée, languissante de sommeil, Je me soulève et, pour saisir Thésée, vers lui j’étends mes mains. Personne ! Je retire mes mains, puis à nouveau tâtonne, Et j’agite mes bras à travers tout le lit: personne! La peur a chassé le sommeil: je me lève épouvantée, Et tout mon corps a bondi du lit vide. Ma poitrine aussitôt résonne sous les coups, Je m’arrache les cheveux dans le désordre du sommeil. Il faisait clair de lune. Je regarde si j’aperçois autre chose que le rivage. Mais le rivage seul vient s’offrir à mes yeux. De-ci, de-là, des deux côtés, je cours sans savoir où. Mes pieds de jeune fille s’enfoncent dans le sable profond. Cependant, tout le long du rivage, ma voix criait «Thésée !» Et le creux des rochers me renvoyait ton nom: Ces lieux mêmes t’appelaient autant de fois que moi. Ces lieux voulaient porter secours à ma misère. Près d’eux, une hauteur; on voyait au sommet quelques rares arbustes. De là pend un rocher qu’usent les eaux grondantes. J’y monte – la passion me donnait du courage. Ainsi ma vue mesure au loin l’étendue de la mer. De là je vis (les vents cruels me servirent alors), Tes voiles que tendait l’impétueux Notus. Je les vis – ou je crus que je les avais vues : Plus froide que la glace, j’expirai à demi.
Héroïdes X : Ariane à Thésée de OvideUn poème de Catulle aurait aussi inspiré le Titien.
Cette étoffe, brodée d'antiques figures des humains, montre avec un art étonnant les prouesses des héros. Voici, du rivage de Dia aux flots sonores, dirigeant ses regards vers Thésée, qui part avec sa flotte rapide, le cœur lourd de fureurs implacables voici Ariane: tout ce que voient ses yeux, ses yeux refusent toujours d'y croire; et en effet, elle vient de s'éveiller d'un sommeil trompeur pour se retrouver abandonnée, la pauvre, sur une plage solitaire: tandis qu'oublieux le jeune homme en sa fuite bat les ondes de ses rames, laissant ses vaines promesses au vent de la tempête. Il s'éloigne et, depuis les algues, la Minoïde, aux grands yeux tristes, telle la statue de pierre d'une Bacchante, le fixe là-bas, hélas! là-bas, et les chagrins la roulent, de leurs grandes vagues: elle ne retient pas la mitre fine sur ses cheveux blonds, elle ne dissimule pas d'un léger vêtement sa poitrine dénudée, elle n'enclôt pas ses seins de lait dans la courbe d'une écharpe; tout a glissé de son corps ici, là: et les vagues salées en jouaient à ses pieds. Mais elle, alors, insoucieuse de sa mitre, insoucieuse du vêtement qui surnageait, avec tout son cœur, Thésée !, toute son âme, toute sa pensée elle s'accrochait à toi éperdument.
Catulle carmina, LXIV, 50 – 70 (55 - 52 av. J.C.)
Ainsi que la description détaillée d’un tableau (ekphrasis) de l'Antiquité par Philostrate.C’est Thésée que le navire emporte, et sur le rivage nous voyons Dionysos. Dionysos a mille aspects divers ; qu'un sculpteur ou un peintre en saisisse un seul, même peu important, il a fixé le dieu. En effet, une couronne formée des baies du lierre, des cornes qui font saillie près des tempes, une pardalis, dont les bords apparaissent, voilà des symboles sans équivoque. Mais ici Dionysos n'est reconnaissable qu'à son amour ; vêtements brodés, thyrses, nébrides, tout a été rejeté par le dieu, comme n'étant pas de saison ; les Bacchantes ne font pas retentir les cymbales, les satyres ne jouent pas de la flûte; Pan lui-même se contient pour ne pas réveiller la jeune femme par des bonds désordonnés ; vêtu d'un péplos de pourpre, couronné de roses, Dionysos s'approche d'Ariadne ; il est ivre d'amour. Quant à Thésée, il soupire aussi, mais après la fumée qui s'élève des toits d'Athènes ; il ne connaît plus Ariadne, il ne l'a jamais connue, je dis plus, il a oublié le labyrinthe, il ne sait plus pourquoi il est passé en Crète, il ne voit que devant la proue de son vaisseau. Regarde aussi Ariadne. Combien son haleine est douce et suave, ô Dionysos! exhale-t-elle le parfum des pommes ou des raisins, tu nous le diras à ton premier baiser.
Tableaux de Philostrate de Lemnos (IIIe siècle)
Goethe aurait-il vu cette oeuvre du Titien?
Si elle ouvre les yeux, elle va se réjouir sur ce qui vient compenser la perte qu'elle a faite, elle jouit de la présence divine, avant même d'avoir pris conscience de l'éloignement de l'infidèle. Comme tu seras heureuse, jeune fille comblée, lorsque, au dessus de cette côte rocheuse à l'aspect stérile, l'amant t'emmènera vers les collines cultivées, plantées de vignes où, entre les rangées de ceps, entourée de joyeux serviteurs, tu commenceras à jouir de la vie que tu ne finiras pas, mais dont tu jouiras dans le ciel omniprésent, en regardant vers nous du haut des étoiles, avec une éternelle bienveillance...
Goethe
La draperie pourpre de Bacchus, la présence de deux panthères (que le dieu apprivoisait ainsi que les lions), la couronne de lierre et de pampre, la présence de Ménades dont une entrechoque des cymbales, de Satyres et de Pan... on les retrouvent sur les fresques de Pompéï par exemple... Ce qui est intéressant c’est de voir comment le Titien a interprété le mythe et ses attributs à sa façon.
Il y a encore tellement de détails de ce tableau que je ne m’explique pas : la tête de biche coupée, gisant ensanglantée sur le sol, ce quartier de viande que brandit un Satyre... Je n’ai pas fini de passer de longues minutes devant lui à la National Gallery !

dimanche 9 mai 2010

Un coin de table

Une petite rue de Fitzrovia, Charlotte place, en plein centre de Londres, un samedi matin, avant 10h, à deux pas de l’ancien domicile de Rimbaud et Verlaine. La BT Tower, en ce jour froid de mai, se détache à peine du ciel plombé. Elle me semble être la vrille d’un gigantesque marteau-piqueur qui aurait détruit, sans indulgence, la maison des deux poètes maudits. Moi, j’attends devant le Lantana café. Un panneau indique que ce troquet australien est le café le plus branché de la capitale cette année. Première nouvelle ! Venir ici n’est point mon idée. Un homme passe, guidé par deux petits chiens qu’il attache à une table avant de pénétrer à l’intérieur. Ils sont si marrants ces chiens - ils me font penser à Trump, le chien du peintre Hogarth (ici) – que tous les passants gloussent et y vont de leurs commentaires en entrant et en sortant du café. Quelqu’un s’excuse même : « we are not laughing at you, little dogs ». Deux immenses cyclistes, casqués, en combinaisons bariolées moulantes, minces comme un fil, descendent de vélo. L’un deux s’approche de la vitrine en titubant, seule démarche que lui permettent ses chaussures de cyclisme. Non, il n’y a pas encore une seule table de libre pour ces deux asperges. Toutes les rues sont vides, les magasins fermés, mais ce café, lui, est plein à craquer et ne désemplit pas. Les gens ont l’air de venir de loin pour prendre leur café ici. C’est vrai, le moka que je bois est un délice, et à la table à côté, le petit-déjeuner anglais qu’on y déguste me donne l’eau à la bouche. C’est un café sympa victime de la mode (ici). Il y a trop de monde, trop de va et vient pour y donner un cours de conversation ou bouquiner en paix. Et si Paul et Arthur étaient encore dans le voisinage, je ne pense pas qu’il pourraient y écrire le moindre poème dans ce brouhaha, même sur un coin de table (ici).

samedi 8 mai 2010

Retour du Japon

Hier soir je suis allée au théâtre du Barbican voir la Ninagawa Company interpréter en japonais Musashi, une pièce de Hisashi Inoue qui raconte l’histoire de Musashi Miyamoto, un célèbre samouraï (ici) et les suites de son duel contre Kojirō Sasaki (ici). C’était génial. C’était drôle. Le théâtre était plein à craquer de Japonais et c’était bon d’entendre parler cette langue et de se croire à Tokyo. Au début de la pièce (c’est une comédie à la Molière), il suffit d’entendre deux claquements brefs de bouts de bois qu’on entrechoque, suivis d’un « houuuuu houuuu » - les trois coups japonais - pour être plongé directement dans l’histoire.
Cela débute par la fameuse scène du duel entre Musashi et Kojiro, sur la plage de Funashima. On entend le bruit des vagues, il y a un énorme soleil rouge. On dirait une estampe de Kuniyoshi. La pièce est ensuite plongée dans le noir, pour marquer les années qui passent, et puis quand la lumière se rallume, on voit une forêt de bambou qui s’avance vers nous (j’ai pensé au film de Kurosawa, Le château de l’araignée) : c’est le décor que l’on met en place, en musique, dans des lumières bleues mouvantes, tournoyantes, comme celles d’un manège de fête foraine. Les arbres sont plantés sur de petites îles, que des hommes en noir font valser avec les bâtiments en bois d’un temple, avant de les immobiliser. C’est un véritable ballet nautique ou d’auto-tamponneuses qui s’évitent, car le sol de la scène est pareil à une mer ou un lac. Est-ce cela qu’on appelle le monde flottant (ukiyo-e), le monde des divertissements, des saltimbanques, du kabuki, des geishas, des maisons de thé ? Sans doute. Cette métaphore scénique est d’une beauté qui nous laisse pantois.
Quand la lumière se fait, nous sommes en août, dans une forêt de bambou avec ce chant entêtant des cigales, et les cris des corbeaux que j’aime tant. L’illusion est parfaite. Des personnages (une ancienne geisha, un samouraï-poète de la suite du Shogun, une auteure dramatique, et Musashi) sont en retraite dans le temple Horenji de Kamakura, « le plus petit temple mais aussi le plus grand » selon la réplique qui ouvre et clôt la pièce.
Arrive Kojiro qui vient prendre sa revanche sur Musashi, et le but de la pièce c’est d’empêcher les deux samouraïs de s’entretuer. On s’apercevra à la fin que tout ce que nous venons de vivre est une comédie jouée par des fantômes morts à la fleur de l’âge. Au lieu de hanter Kojiro et Musashi, ils ont préféré jouer et mettre en scène cette pièce. Comme Musashi et Kojiro deviennent amis, l’enchantement est brisé et toutes ces âmes en peine peuvent enfin « devenir bouddhas ».
Une des scènes les plus drôles c’est quand Kojiro veut enseigner aux autres sa technique dite Tsubamegaeshi (imiter le mouvement d'une hirondelle). Même l’abbé qui prône la non-violence se laisse prendre, et cela devient un ballet, sur une musique de tango. C’était hilarant mais si beau qu’on hésitait entre le rire et l’émerveillement.
Une autre c’est la « danse de la pieuvre » tandis que l’ancienne geisha raconte avec moult détails sa prise dans les filets des pêcheurs, son agonie, et sa dégustation avec du Wasabi !
Donc ce matin, le Japon « pointe sa corne en moi », je nage dans mes souvenirs de Kamakura, je veux lire du Tanizaki, voir un film d’Ozu, me remettre au Japonais... même Gauguin et Van Gogh s’en mêlent qui voient dans la Provence une province du Japon ! Et dans un mois je vais à un spectacle de kabuki !