vendredi 18 juin 2010

Partir en carafe

Il y a quelques jours (ici) je citai un vers du poète iranien Fereydoun Moshiri : La passion de te voir déborda de la carafe de mon existence. Je ne saurais dire combien j’aime ce vers et combien il me parle. Cette image de « carafe de mon existence », qu’est-ce qu’elle signifie exactement ? J’aime prononcer le mot carafe qui sonne comme un mot arabe. Et l’image qui me vient à l’esprit ce sont ces carafes que l’on voit dans les natures mortes, de Chardin par exemple, ou celles des peintres flamands, et dans les miniatures persanes, évidemment. Je voulais voir des carafes et des carafes et des carafes... et où aller d’autre qu’au British Museum pour cela ? Surtout au milieu d’une journée harassante, c’est un bain de Jouvence. J’imagine que dans les carafes de ce calife ont trouve des vins les plus fins.J’aimerais que la « carafe de mon existence » soit aussi belle que celles-ci ! Si l’existence est contenue dans une carafe, vu la forme de ce récipient, il faudrait déborder de vie pour éviter qu’elle tourne en rond et stagne. Il faudrait souvent éprouver de la passion, souvent "le" voir, alors.Mais tous comptes faits, s’il fallait choisir, ma carafe je voudrais qu’elle ressemble à celle que transporte ce petit chameau. Dans un matériau simple, mais solide. Qu’elle ne contienne pas de vin rare mais de l’eau, tirée d’une source claire.

jeudi 17 juin 2010

Celui qui l’aperçoit se réjouit

Enfant je tentais de l’apercevoir, en me retournant brusquement ou en me tortillant devant une glace... on m’avait dit que j’avais un ange gardien qui me suivait partout. Pourquoi pensais-je qu’il se tenait derrière moi et pas à mes côtés ou au-dessus de moi comme cet ange de Notre-Dame en équilibre ? Pourquoi ne me contentais-je pas d’y croire ? Aujourd’hui je pense que cet ange a pour nom le « bon sens » ou la « sagesse intérieure », mais, malheureusement, ils ne sont pas aussi constants chez moi que l’était sa présence protectrice.
J’ai appris récemment la signification du nom de la ville de Samarra en Irak. Au IXe siècle, le calife abbaside Al-Motasim avait appelé sa capitale : Sorra man ra’a (celui qui l’aperçoit se réjouit). J’aime le choix du verbe « apercevoir ». Peut-être nous ne nous rendons pas à Samarra, mais on voit de loin le dôme de la Mosquée d’Or, et ça nous suffit pour être heureux. Peut-être c’est notre destination, nous sommes fourbus, la fin du voyage approche, quand au détour du chemin on distingue enfin, au loin, quelques toits de la ville. Etait-ce une ville splendide comme Bagdad et se félicitait-on à l’avance des beautés sur lesquelles nos yeux se poseraient ?
Il y a une idée de mouvement dans le fait d'apercevoir, de révélation et de disparition soudaine. Quelqu’un passe près de nous, le temps de se retourner, il a disparu; ou bien c’est nous qui bougeons, et qu’une voiture emporte. Mais le souvenir de cette rencontre furtive continue encore longtemps de palpiter. Oui, décidemment, j’aime le verbe apercevoir.

mercredi 16 juin 2010

Par sa vie, par ses discours, par son visage... (Sénèque à Lucilius)

La passion de te voir déborda de la carafe de mon existence.

Fereydoun Moshiri (1926-2000)
Derrière ces feuillages, pour encore longtemps, Guirlandes de bal musette, Au bout de cette allée... c'est bien qu'il existe.

mardi 15 juin 2010

Sur la route aiguisante du bonheur

Qu’est-ce que ça veut dire, la « route aiguisante du bonheur »? Si je m’écoutais je passerais la journée à réfléchir à ce vers de René Char. Mais je dois travailler, sur le fil du rasoir...

lundi 14 juin 2010

Du pain et des jeux

La fébrilité s’empare de la ville à quelques heures du coup d’envoi : on ne parle plus que de ça, les commerçants baissent leur rideau, les voitures sont sagement garées, les rares piétons hâtent le pas... Il y a un bémol à toutes ces banderoles, à tous ces drapeaux rouges et blancs qu’on laissera pendouiller à la fenêtre jusqu’aux premières neiges et qui font croire que les voitures qui les arborent ont à bord la reine d’Angleterre: on sait à quoi mène un trop grand amour du drapeau. Heureusement que je ne suis pas la seule que cela met mal à l’aise.J’écoute les matchs à la radio, d’une oreille, sur Bienvenue au club sur Europe 1. Samedi soir, alors que l’Angleterre jouait, j’ai senti que les commentateurs auraient tout donné pour que les USA gagnent. Ils n’étaient pas du tout fair play envers les Anglais. C’était flagrant et triste. Cela était très bizarre d’entendre les voisins suivre avec ferveur le match de l’équipe anglaise et d’écouter des commentaires peu flatteurs en même temps. Moi j’aimerais qu’on fête la venue de l’été, qu’on célèbre la fin d’un hiver et d’un printemps rudes, par des jeux, qu’on mélange les joueurs, que chaque équipe soit composée de sportifs de tous les pays, et qu’ils s’amusent, nom d’un petit bonhomme !

dimanche 13 juin 2010

Au premier chef


Hélas pour toi, si tu ne danses pas comme la fleur avec la brise
Hélas pour moi, si le soleil ne m'est pas enivrant
Hélas pour nous, si nous ne saisissons pas la volupté du printemps

Fereydoun Moshiri
J’ai fini par ranger autour de moi : les papiers amoncelés ont fini dans des pochettes transparentes, et ces pochettes dans des classeurs. Maintenant, le raffinement extrême serait de classer ces pochettes par thèmes... Et sous ce désordre j’ai retrouvé des articles que j’avais mis de côté pour moi et mon carnet à moi. Un carnet de notes mais pas de celles dont on peut faire des moyennes. Des articles qui ne concernent ni la biodiversité, ni l’engagement politique des jeunes français, ni la répartition des tâches ménagères chez les couples bobos du bas Poitou !Etrange comme il est facile de perdre le fil de sa vie, de se perdre de vue et de prendre un autre pli, tout en croyant que rien n’a changé, et que les petits désagréments qui s’accumulent sont à mettre sur le compte de changements climatiques ou d’emails fâcheux. Quelle fuite en avant...
Lors de la conférence sur Leonard de Vinci, on nous a montré une page d’un des carnets du peintre sur laquelle il avait noté, de façon très ordonnée, très méthodique, tous les mots ayant trait aux armes et au combat. Il avait différents carnets, de toutes les tailles, ayant chacun une fonction particulière. En retrouvant mon propre carnet oublié depuis avril, j’ai soudain pensé à Léonard de Vinci : je l’ai imaginé prendre son temps pour consulter des encyclopédies, et s’appliquant pour compiler tous ces mots... Je ne lui ai pas envié sa plume et ses dessins, mais tout le temps qu’il avait consacré à cette tâche qui l’intéressait. Maintenant j’ai envie de prendre impunément mon temps, moi aussi, pour faire ce qui m'intéresse au premier chef.

samedi 12 juin 2010

Soyons philosophe...

Peut-être était-ce parce que j’allais chez les Philosophes – où officie un certain R. qui devrait l’être un peu plus parfois – que je me posais la question suivante : comment faut-il vivre ? Doit-on vivre comme Mithridate VI et prendre chaque jour une petite dose de poison pour mieux s’immuniser contre leurs effets ? Ce qui permettrait d’avaler toutes les couleuvres possibles avec... philosophie... Mais tous les jours... du poison... Doit-on vivre dans le luxe, le calme et la volupté ? S’entourer de gens charmants qu’on aime et qui vous aiment ? Avoir des passions variées et des buts élevés ? Sourire à la vie ? Mais que faire si on rencontre un être mesquin ?
Je me demande bien ce que Nietzsche, Descartes ou Erasme – il y avait aussi sur les murs les portraits de Locke, de Hobbes, de Burke et de Kant – pensent de ça.A défaut de Volt-aire, c’est avec « R » que j’ai vire-volté dans le jardin des Philosophes à deux pas du centre du monde (je veux dire du British Museum, bien sûr).Un beau chat blanc nous y attendait, qui humait des pâquerettes. Indifférent et soyeux.Peu à peu la contrariété du matin – pourquoi est-ce toujours un email qui me les amène ? - s’est estompée. Je suis allée à ma réunion très adoucie. Je me suis offert de nouvelles boucles d’oreille et, alors que la journée était aussi grise que celle de la veille, le soleil est sorti et s’est mis à briller de tous ces feux quand je suis rentrée chez moi. Pour ajouter à mon bonheur, mon supermarché préféré importe de nouveaux les meilleurs yaourts du monde : les Perles de lait... Et j'avais du courrier! Nul besoin ce week-end de me plonger dans les oeuvres complètes de Friedrich ou de René : il suffit que j’ouvre les yeux et le coeur pour connaître la réponse à ma question du matin !