vendredi 21 août 2009

Tous les chemins mènent à Rome

[Les Temples d’Ise au Japon] se dressent dans une vaste forêt sacrée... Les troncs de ses pins sont si gigantesques et leur feuillage est si épais, qu’on y avance en plein jour dans une semi-ténèbre sous-marine, percée, si le temps est beau, par quelques flèches de lumière... C’est, à l’autre bout du monde, le nemus, le bois ou la forêt sacrée des Latins.
Marc Fumaroli
La fidélité à soi-même dans la modernité : l’exemple du Japon (ici)
Entendue la veille de mon départ, à coup de lettres de Sénèque et d'extraits des Métamorphoses d’Ovide, cette conférence sur « l’océan végétal d’Ise » m’avait donné envie de connaître les vestiges du nemus près de la ville de Ariccia en Italie, qui a le nom de la nymphe Aricie. Mais bon, je partais dans l’autre direction, pour Buxton, où la pauvre reine d’Ecosse, cousine et prisonnière d’Elizabeth I, venait prendre les eaux sous la haute surveillance du comte de Shrewsbury, le mari de la célèbre Bess of Hardwick dont j'ai entendu parler pour la première fois, à ma grande honte, en arrivant dans la ville. Buxton s’écrivait Buckestones (bowing stones ou pierres penchées) dans le passé, mais les Romains l’avaient baptisée Aquae Arnemetiae et c’était une ville d’eau célèbre pendant tout le temps de leur occupation de la Grande-Bretagne (43-410).
Aquae Arnemetiae cela veut dire Les Eaux de Arnementia. Arnementia ou la déesse du bois sacré. Bien avant la conquête romaine, l’endroit s’appelait du nom celte de Nemeton... de nemus, le bois sacré où se trouvait le temple de la déesse! Alors comme ça, même très loin de Ariccia, je me trouvais dans un (ancien) bois sacré. Une belle coïncidence je trouve !En guise de déesse, je n'ai vu que les anges géants de l’opéra.

jeudi 20 août 2009

Entre Stockport et Buxton (2)

Il y a deux jours, je divaguais un peu sur le nom des gares sur le trajet entre Stockport et Buxton. C’est une bonne voie d’approfondissement d’un lieu qu’on aborde pour la première fois. J’aurais tant voulu être archéologue, alors c’est ma façon à moi de faire des fouilles.
Les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique s’étaient depuis longtemps fondus dans le paysage qu’ils arpentaient il y a 8000 ans, quand Stockport fut fondée. Son nom viendrait du vieil anglais stoc (place du marché ou château) et port (hameau ou bois). Ville textile, elle aurait plu à Coco Chanel car c’était le centre de l’industrie du chapeau!Davenport, s’appelait Deneport sous William le Conquérant en 1086, mais tirerait son nom d’une famille qui possédait le terrain sur lequel sa gare a été construite. Hazel grove, jusqu’en 1836 s’appelait Bullock Smithy, du nom d’un forgeron qui s’était établi dans le village en 1560. Les habitants étaient las de ce nom ridicule et le village prit le nom du lieu-dit de Hessel Grave (la tombe de Hessel) et Disley vient du mot anglo-saxon Dystiglegh qui signifie emplacement venteux, ce qu'il est resté. New Mills s’appelait auparavant Middlecale (parcelle de terrain). Son nom actuel lui a été donné par un moulin sur la rive de la rivière Goyt. Pas de baleine échouée à Whaley Bridge: l’ancienne Towneshepp of Weley (j'adore ces vieilles orthographes) tire son nom de l’anglo-saxon weg leah (clairière au bord de la route).Chapel-en-le-Frith (chapelle dans la clairière dans la forêt (frith/forest)), ancien relais de chasse, date de la conquête Normande. A 11h du matin, le mardi gras, on y sonne la cloche des gâteaux (Pudding Bell) pour demander aux ménagères de préparer leur pâte! Vu mes talents culinaires, il n'y a pas de place pour moi dans ce village!Les terres giboyeuses aux environs de Dove Holes sont occupées depuis le Néolithique. Au Moyen-Age, c’était un domaine de chasse royal. Le nom du village vient de l'imprononçable mot celte dwfr (eau) que l’on retrouve notamment dans le nom de la ville de Dover (Douvres).
Et qui se souvient encore que Buxton se trouve sur l'ancien territoire des Corieltauvi ? Une tribu d’avant la conquête romaine dont l’un des chefs répondait au doux nom de Dumnocoveros? Quel que soit le but de sa visite dans ce coin d’Angleterre, moi je trouve que connaître tout cela rend le séjour encore plus agréable !

mercredi 19 août 2009

Entre Stockport et Buxton (I)

Ce train bleu, aux essieux grinçants, m’a d'abord fait voyager dans l’espace. Je me souviens surtout des collines de terre brune, des fleurs mauves ou jaunes, du vert de l’herbe tendre, des vallées parsemées de fermes, quadrillées de murets et d’enclos, où s’ébattaient des chevaux, des vaches, des moutons, que la citadine invétérée que je suis dévorait des yeux. J’étais un peu une des naïves Parisiennes dans une scène d'Une partie de campagne de Jean Renoir. D’ailleurs, quand j’ai dit à mon compagnon d’escapade que j’aimerais vivre dans une ferme, il a éclaté de rire ! Je me demande bien pourquoi ? Franchement, vous me voyez traverser un de ces champs et braver un de leurs imposants taureaux comme Félicité dans un épisode cuisant d’ Un Coeur simple de Flaubert?

mardi 18 août 2009

Bien plus qu'une brève rencontre

Tu veux savoir pourquoi rien ne te soulage dans ta triste fuite ? Tu fuis avec toi. Dépose le fardeau de ton âme : jusque-là point de lieu qui te plaise. Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse ; et l’agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Il faut vivre dans cette conviction : « Je ne suis pas né pour un seul coin du globe ; ma patrie c’est le monde entier. » Cela nettement conçu, tu ne serais plus surpris de ne point trouver d’allégement dans la diversité des pays où te pousse incessamment l’ennui de ce que tu vis d’abord ; le premier endroit t’aurait su plaire, si tu voyais en tous une patrie. Mais tu ne voyages pas, tu te fais errant et passif, et d’un lieu tu passes à un autre quand l’objet tant cherché par toi, le bonheur, est placé partout.
Lettres à Lucilius de Sénèque
Le train en provenance de Manchester (la Mamucium romaine) s’arrêterait quelques minutes à la gare de Stockport et il fallait l’attendre platform 0... Non, je n’attendais pas le train pour Hogwarts (Poudlard), mais le numéro de quai de cette gare du Peak District tombait à pic, si j’ose dire, car c’était ma première visite dans ce coin du Derbyshire et de la Goyt Valley. Néanmoins, pour moi, la magie résidait dans le nom des quelques gares qui jalonnent ce trajet jusqu’au terminus de Buxton.
Stockport - Davenport - Woodsmoor - Hazel Grove – Middlewood – Disley – New Mills Newton – Furness Vale – Whaley Bridge – Chapel-en-le-Frith - Dove holes – Buxton.
Je comprends que les gens du coin jettent un regard indifférent à ces toponymes qui n’évoquent plus pour eux que le lieu où une bonne soupe les attend après une rude journée de travail à Manchester. Mais pour la touriste que j’étais, chaque passage sur ce trajet, avivait mon imagination. Dans Stockport et Davenport j’entendais « quais, ballots, commerce avec les Amériques », et je prenais mes rêves pour la réalité en voyant dans daven une déformation de raven (corbeau) : mais le paysage boisé, vallonné, champêtre, qui défilait sous mes yeux semait le doute dans mon esprit...
Tandis que Woodsmoor (bois et landes), Hazel grove (bosquet de noisetiers), Middlewood (bois du milieu) semblaient eux encore décrire le décor qui s’étendait au-delà de la gare.
Disley: est-ce ainsi que l’on écrivait delay (retard) autrefois ? - un mot souvent synonyme du transport ferroviaire !
Les villes de New Mills Newton (nouvelle ville aux nouveaux moulins) et Furness Vale (le vallon aux hauts fourneaux) devaient dater de la Révolution Industrielle du XIXe siècle et à Whaley Bridge, assurément, une baleine (whale) avait dû rester coincée sous un pont ! Le climat de la dévote Chapel-en-le-Frith (quel nom admirable) est-il aussi peu clément que ça (freeze : gel)?
Et je voyais s’envoler mille colombes dans le ciel de Dove holes (pigeonniers) avant d’arriver enfin à la ville hautement livresque de Buxton (books town).
Mais la réalité, quand je l'ai apprise, était bien plus belle et plus excitante que ma pauvre imagination !

lundi 17 août 2009

La sente étroite vers le Nord-Ouest

La veille du départ, j’avais noté dans mon carnet la phrase suivante : « Apollon attend dans son sanctuaire qu’on vienne le questionner ». Le train a ralenti. Un arbre solitaire m’a fait penser à Kiarostami, à ses poèmes, à ses photos, à l’expo du mois de juin, autant dire une éternité. Des maisons lointaines, dans le flou de la vitesse, semblaient tout droit sortir d’une gravure de la Renaissance, celle où l’on voit le tout nouveau Globe de Shakespeare, sur la rive gauche de la Tamise.
Je n’allais pas à Delphes, mais j’ai quand même passé une grande partie de mon voyage à me demander quelle question j’aurais bien pu poser au « dieu chemineau » enfin installé.Peut-être ne devrais-je jamais franchir mon seuil, et me lancer sur la route, sans emporter un livre avec moi ? Car plus je filais vers le nord sous une pluie battante, plus j’imaginais des pèlerins sur un chemin grec poussiéreux, avec des chèvres sur le bas-côté parmi les oliviers, un morceau de fromage dans leur musette... Soudain, changement de bobine et de rêverie. La veille j'avais aussi noté la phrase suivante: « Voici la porte de la maison de l’amant que Marguerite Duras n’a jamais pu dépasser. » Encore une affaire de seuil, encore une phrase aussi oblique que les oracles d'Apollon.

dimanche 16 août 2009

La maison mystérieuse

Le mystère est lié aux cultes à initiation. Le verbe grec à l'origine de mystère, c'est muein, qui veut dire « se fermer », en parlant des yeux, des lèvres, des fleurs, des coquillages. Il se dit aussi des blessures en train de cicatriser, ou de la terre, des forêts, des vents apaisés et silencieux. Il a donné le mot « myope » : celui qui ferme les yeux pour mieux voir... En grec, on distingue celui qui est en cours d'initiation et celui qui est parvenu au degré suprême, donc après l'initiation. Le premier, le mystês, ferme les yeux, parce que ce qu'on lui montre est trop aveuglant. Et tient les lèvres closes, parce qu'il ne doit pas révéler ce qui doit demeurer secret. Le second au contraire, l'epoptês, regarde bien en face, il a les yeux grands ouverts.

Barbara Cassin dans Télérama, 6 août 2009
Chaque fois que je passe dans cette rue, je ne manque pas de m’arrêter quelques secondes devant cette maison. Je me demande qui lui a donné cette façade, et à quelle époque. Quel « culte » abritait-elle ? Qui vit là aujourd’hui ? Elle semble habitée par intermittence, et ces jours-là, bien qu’on ne puisse distinguer aucune silhouette à l’intérieur, cette présence semble se refléter sur la façade. On dirait une statue comme on en voit dans les films de Cocteau et je n’ai qu’une peur : que le visage m’interpelle et m’invite à tirer la sonnette ! je ne pourrais pas résister je crois.

samedi 15 août 2009

Les grands esprits se rencontrent

Pour moi, le plus beau des textes reste celui d’Ikkyu, le moine zen, sur la Fête des Esprits. Evoquant les melons et les aubergines crus de Yamashiro, le sage chantait : « C’est la grande fête des esprits ! Les melons de cette récolte sont esprit ! Esprit, les aubergines ! Esprit, l’eau de la Kamo ! Esprit, les pêches et les kakis ! Les morts sont esprit, les vivants sont esprit ! Tous ces esprits s’unissent et se fondent dans la vacuité du coeur et de la pensée. Je rends grâce et je loue le bouddha ! »
Elégie (La Danseuse d’Izu) de Kawabata Yasunari
C’est la fête des Esprits au Japon et c’est une bonne occasion pour regarder de nouveau Still Walking d’Hirokazu Kore-eda et Café Lumière de Hou Hsiao-hsien dans lesquels on voit deux exemples de la cérémonie qui se déroule ce jour-là. Mais ce sont deux films qu’il faudrait voir et re-voir tout le temps.