mercredi 19 août 2009

Entre Stockport et Buxton (I)

Ce train bleu, aux essieux grinçants, m’a d'abord fait voyager dans l’espace. Je me souviens surtout des collines de terre brune, des fleurs mauves ou jaunes, du vert de l’herbe tendre, des vallées parsemées de fermes, quadrillées de murets et d’enclos, où s’ébattaient des chevaux, des vaches, des moutons, que la citadine invétérée que je suis dévorait des yeux. J’étais un peu une des naïves Parisiennes dans une scène d'Une partie de campagne de Jean Renoir. D’ailleurs, quand j’ai dit à mon compagnon d’escapade que j’aimerais vivre dans une ferme, il a éclaté de rire ! Je me demande bien pourquoi ? Franchement, vous me voyez traverser un de ces champs et braver un de leurs imposants taureaux comme Félicité dans un épisode cuisant d’ Un Coeur simple de Flaubert?

mardi 18 août 2009

Bien plus qu'une brève rencontre

Tu veux savoir pourquoi rien ne te soulage dans ta triste fuite ? Tu fuis avec toi. Dépose le fardeau de ton âme : jusque-là point de lieu qui te plaise. Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse ; et l’agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Il faut vivre dans cette conviction : « Je ne suis pas né pour un seul coin du globe ; ma patrie c’est le monde entier. » Cela nettement conçu, tu ne serais plus surpris de ne point trouver d’allégement dans la diversité des pays où te pousse incessamment l’ennui de ce que tu vis d’abord ; le premier endroit t’aurait su plaire, si tu voyais en tous une patrie. Mais tu ne voyages pas, tu te fais errant et passif, et d’un lieu tu passes à un autre quand l’objet tant cherché par toi, le bonheur, est placé partout.
Lettres à Lucilius de Sénèque
Le train en provenance de Manchester (la Mamucium romaine) s’arrêterait quelques minutes à la gare de Stockport et il fallait l’attendre platform 0... Non, je n’attendais pas le train pour Hogwarts (Poudlard), mais le numéro de quai de cette gare du Peak District tombait à pic, si j’ose dire, car c’était ma première visite dans ce coin du Derbyshire et de la Goyt Valley. Néanmoins, pour moi, la magie résidait dans le nom des quelques gares qui jalonnent ce trajet jusqu’au terminus de Buxton.
Stockport - Davenport - Woodsmoor - Hazel Grove – Middlewood – Disley – New Mills Newton – Furness Vale – Whaley Bridge – Chapel-en-le-Frith - Dove holes – Buxton.
Je comprends que les gens du coin jettent un regard indifférent à ces toponymes qui n’évoquent plus pour eux que le lieu où une bonne soupe les attend après une rude journée de travail à Manchester. Mais pour la touriste que j’étais, chaque passage sur ce trajet, avivait mon imagination. Dans Stockport et Davenport j’entendais « quais, ballots, commerce avec les Amériques », et je prenais mes rêves pour la réalité en voyant dans daven une déformation de raven (corbeau) : mais le paysage boisé, vallonné, champêtre, qui défilait sous mes yeux semait le doute dans mon esprit...
Tandis que Woodsmoor (bois et landes), Hazel grove (bosquet de noisetiers), Middlewood (bois du milieu) semblaient eux encore décrire le décor qui s’étendait au-delà de la gare.
Disley: est-ce ainsi que l’on écrivait delay (retard) autrefois ? - un mot souvent synonyme du transport ferroviaire !
Les villes de New Mills Newton (nouvelle ville aux nouveaux moulins) et Furness Vale (le vallon aux hauts fourneaux) devaient dater de la Révolution Industrielle du XIXe siècle et à Whaley Bridge, assurément, une baleine (whale) avait dû rester coincée sous un pont ! Le climat de la dévote Chapel-en-le-Frith (quel nom admirable) est-il aussi peu clément que ça (freeze : gel)?
Et je voyais s’envoler mille colombes dans le ciel de Dove holes (pigeonniers) avant d’arriver enfin à la ville hautement livresque de Buxton (books town).
Mais la réalité, quand je l'ai apprise, était bien plus belle et plus excitante que ma pauvre imagination !

lundi 17 août 2009

La sente étroite vers le Nord-Ouest

La veille du départ, j’avais noté dans mon carnet la phrase suivante : « Apollon attend dans son sanctuaire qu’on vienne le questionner ». Le train a ralenti. Un arbre solitaire m’a fait penser à Kiarostami, à ses poèmes, à ses photos, à l’expo du mois de juin, autant dire une éternité. Des maisons lointaines, dans le flou de la vitesse, semblaient tout droit sortir d’une gravure de la Renaissance, celle où l’on voit le tout nouveau Globe de Shakespeare, sur la rive gauche de la Tamise.
Je n’allais pas à Delphes, mais j’ai quand même passé une grande partie de mon voyage à me demander quelle question j’aurais bien pu poser au « dieu chemineau » enfin installé.Peut-être ne devrais-je jamais franchir mon seuil, et me lancer sur la route, sans emporter un livre avec moi ? Car plus je filais vers le nord sous une pluie battante, plus j’imaginais des pèlerins sur un chemin grec poussiéreux, avec des chèvres sur le bas-côté parmi les oliviers, un morceau de fromage dans leur musette... Soudain, changement de bobine et de rêverie. La veille j'avais aussi noté la phrase suivante: « Voici la porte de la maison de l’amant que Marguerite Duras n’a jamais pu dépasser. » Encore une affaire de seuil, encore une phrase aussi oblique que les oracles d'Apollon.

dimanche 16 août 2009

La maison mystérieuse

Le mystère est lié aux cultes à initiation. Le verbe grec à l'origine de mystère, c'est muein, qui veut dire « se fermer », en parlant des yeux, des lèvres, des fleurs, des coquillages. Il se dit aussi des blessures en train de cicatriser, ou de la terre, des forêts, des vents apaisés et silencieux. Il a donné le mot « myope » : celui qui ferme les yeux pour mieux voir... En grec, on distingue celui qui est en cours d'initiation et celui qui est parvenu au degré suprême, donc après l'initiation. Le premier, le mystês, ferme les yeux, parce que ce qu'on lui montre est trop aveuglant. Et tient les lèvres closes, parce qu'il ne doit pas révéler ce qui doit demeurer secret. Le second au contraire, l'epoptês, regarde bien en face, il a les yeux grands ouverts.

Barbara Cassin dans Télérama, 6 août 2009
Chaque fois que je passe dans cette rue, je ne manque pas de m’arrêter quelques secondes devant cette maison. Je me demande qui lui a donné cette façade, et à quelle époque. Quel « culte » abritait-elle ? Qui vit là aujourd’hui ? Elle semble habitée par intermittence, et ces jours-là, bien qu’on ne puisse distinguer aucune silhouette à l’intérieur, cette présence semble se refléter sur la façade. On dirait une statue comme on en voit dans les films de Cocteau et je n’ai qu’une peur : que le visage m’interpelle et m’invite à tirer la sonnette ! je ne pourrais pas résister je crois.

samedi 15 août 2009

Les grands esprits se rencontrent

Pour moi, le plus beau des textes reste celui d’Ikkyu, le moine zen, sur la Fête des Esprits. Evoquant les melons et les aubergines crus de Yamashiro, le sage chantait : « C’est la grande fête des esprits ! Les melons de cette récolte sont esprit ! Esprit, les aubergines ! Esprit, l’eau de la Kamo ! Esprit, les pêches et les kakis ! Les morts sont esprit, les vivants sont esprit ! Tous ces esprits s’unissent et se fondent dans la vacuité du coeur et de la pensée. Je rends grâce et je loue le bouddha ! »
Elégie (La Danseuse d’Izu) de Kawabata Yasunari
C’est la fête des Esprits au Japon et c’est une bonne occasion pour regarder de nouveau Still Walking d’Hirokazu Kore-eda et Café Lumière de Hou Hsiao-hsien dans lesquels on voit deux exemples de la cérémonie qui se déroule ce jour-là. Mais ce sont deux films qu’il faudrait voir et re-voir tout le temps.

vendredi 14 août 2009

You are the most exquisite of friends

Si je n’avais envisagé ma vie à la lumière d’un idéal, sa médiocrité m’aurait été insupportable. J’étais dans cet état d’esprit quand on s’est rencontrés. Tu es entré dans ma vie. Tu es le plus exquis des amis. C’est très simple : j’ai su dès que je t’ai vu que nous étions du même côté du monde. Et puis il y a eu cette longue conversation nocturne... Je veux juste vivre plus intensément. Prendre le désir à la légère entrave l’action. C’est dans l’amour que je l’ai compris. Il n’existe à cela aucune échappatoire. Seules existent les illusions. Les illusions... ces choses qui tuent.

Une jeunesse chinoise de Lou Ye
Cela fait un an que j’ai vu ce film chinois et lu ses sous-titres anglais. Il m’avait tellement bouleversée, que j’en avais immédiatement voulu le dvd. Je ne l’ai revu qu’aujourd’hui. Quand la scène d’où est tiré ce dialogue est arrivée, avec sous-titres français, j’en connaissais les mots par coeur. Je me suis mise à douter. J’avais pourtant bien vu le film à Londres... Les mots français ne s’inscrivent pas en moi comme les mots anglais. Je parle anglais avec une voix différente de celle qui me fait parler ma langue maternelle. Je ne l’entends jamais alors je me demande qu’elle image elle donne de moi. C’est important pour moi de faire la différence, c’est une nécessité. C’est vraiment un sentiment étrange de ne plus savoir dans quelle langue ces mots m’ont fait de l’effet.

jeudi 13 août 2009

Comme un poisson dans l'eau

La nature nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir d’un être vivant la conservation de la vie. Il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire. Toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette ligne de faîte, nous trouvons que partout où il y a joie il y a création. Plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement. Ce qu’[on] goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies exceptionnelles : celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendrez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu’ils tirent leurs joies les plus vives de l’admiration qu’ils inspirent. Erreur profonde ! On tient à l’éloge et aux honneurs dans l’exacte mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi.
Henri Bergson
C’est donc ça... Avant j’aurais conclu par un « Pourvu que ça dure », maintenant il n’est plus question de durée mais de profondeur de l’instant.