vendredi 14 août 2009

You are the most exquisite of friends

Si je n’avais envisagé ma vie à la lumière d’un idéal, sa médiocrité m’aurait été insupportable. J’étais dans cet état d’esprit quand on s’est rencontrés. Tu es entré dans ma vie. Tu es le plus exquis des amis. C’est très simple : j’ai su dès que je t’ai vu que nous étions du même côté du monde. Et puis il y a eu cette longue conversation nocturne... Je veux juste vivre plus intensément. Prendre le désir à la légère entrave l’action. C’est dans l’amour que je l’ai compris. Il n’existe à cela aucune échappatoire. Seules existent les illusions. Les illusions... ces choses qui tuent.

Une jeunesse chinoise de Lou Ye
Cela fait un an que j’ai vu ce film chinois et lu ses sous-titres anglais. Il m’avait tellement bouleversée, que j’en avais immédiatement voulu le dvd. Je ne l’ai revu qu’aujourd’hui. Quand la scène d’où est tiré ce dialogue est arrivée, avec sous-titres français, j’en connaissais les mots par coeur. Je me suis mise à douter. J’avais pourtant bien vu le film à Londres... Les mots français ne s’inscrivent pas en moi comme les mots anglais. Je parle anglais avec une voix différente de celle qui me fait parler ma langue maternelle. Je ne l’entends jamais alors je me demande qu’elle image elle donne de moi. C’est important pour moi de faire la différence, c’est une nécessité. C’est vraiment un sentiment étrange de ne plus savoir dans quelle langue ces mots m’ont fait de l’effet.

jeudi 13 août 2009

Comme un poisson dans l'eau

La nature nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir d’un être vivant la conservation de la vie. Il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire. Toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette ligne de faîte, nous trouvons que partout où il y a joie il y a création. Plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement. Ce qu’[on] goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies exceptionnelles : celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendrez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu’ils tirent leurs joies les plus vives de l’admiration qu’ils inspirent. Erreur profonde ! On tient à l’éloge et aux honneurs dans l’exacte mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi.
Henri Bergson
C’est donc ça... Avant j’aurais conclu par un « Pourvu que ça dure », maintenant il n’est plus question de durée mais de profondeur de l’instant.

mercredi 12 août 2009

Triptyque (III)

Au second plan du tableau on distingue, par delà un jeu de portes et de fenêtres, un bois (chaque feuille est peinte individuellement), des près, une vallée, une rivière avec des cygnes, une tour et un pont qu'un promeneur traverse. Il y a un moulin devant lequel un meunier déleste son âne d’un gros sac de farine. Un homme, vêtu de rouge, s’éloigne sur un cheval blanc. Il s’enfonce dans un bosquet. Le chemin longe un pré dans lequel un boeuf paît (Jésus est donc subtilement encadré de l’âne et du boeuf). Un paon, symbole d’éternité, est perché sur un muret dans la cour. Chacun vaque à ses occupations, dans l'indifférence et la totale ignorance de cette divine visite dont seuls les Donne ont le privilège.Mais celui qui m’intrigue le plus c’est cet homme, face à moi, sur le panneau gauche. Il est à l’extérieur, côté jardin, à demi dissimulé par une colonne sur laquelle il appuie une main. Il a un chapeau rouge, une tunique bleue, une aumônière noire pend à sa ceinture. Il ne veut pas se faire remarquer, il est arrivé en douce. Ses yeux absorbent la scène, sans plus. Il ne sait pas sur quel pied danser, il est incrédule.
Il n’est pas comme le meunier ou le cavalier dans le fond du tableau, il n’est pas non plus un membre de la famille Donne. Comme moi, il passait par là. Comme moi, il s'est arrêté quelques minutes, attiré par le sourire du bébé joufflu, par les riches vêtements des personnages, par cette explosion de couleurs, et une sorte de grâce et de joie.
Que pense-t-il? Voit-il seulement une jeune femme rendant visite à sa famille? Se rendra-t-il compte qu'il s'agit en fait de la Vierge et finira-t-il par s'agenouiller? Ou bien il est en train d'observer le peintre Hans Memling devant sa toile? Et si c'était un auto-portrait de Memling?
Tous les deux nous occupons un espace intermédiaire: tournant le dos à la matérialité de la vie nous prenons le temps de laisser ce prodige (ici) se frayer un chemin en nous.

mardi 11 août 2009

Triptyque (II)

Le seul qui nous regarde dans les yeux, c’est le petit mouton blanc, très sage, dans les bras de Saint Jean-Baptiste, sur le panneau gauche du triptyque. Ses oreilles écartées renvoient aux ailes des deux anges du panneau central. C’est quand même drôle de se sentir interrogé par le regard d’un mouton. Il y aurait de quoi devenir végétarien dans l’heure !
Saint Jean-Baptiste, tunique marron (un cilice ?) et manteau bleu, lui, regarde la scène qui se déroule au centre de la pièce de cette maison de maître : la visite de la Vierge à la famille Donne. Elle est assise sous un dais rouge tendu d’une tapisserie bleue tissée de fils d’or. Deux anges, ainsi que Sainte Catherine et Sainte Barbara l’accompagnent. Sur le panneau de droite, Saint Jean l’Evangéliste, en rouge, a les yeux baissés sur une coupe qu’il bénit et d’où s’échappe un fin petit serpent.Sur le panneau central, John Donne (un puissant seigneur gallois qui commanda ce tableau au peintre Hans Memling vers 1478) et sa femme Elizabeth, sont représentés de profil, agenouillés aux pieds de la Vierge, en noir. Ils échangent un regard dans lequel on lit un attachement tranquille. Leur fille aînée, Anne, agenouillée auprès de sa mère, regarde aussi son père avec admiration et reconnaissance.La Vierge essaye de lire, tant bien que mal, car Jésus froisse la page de son livre d’une main. De l’autre il essaye de saisir une pomme que lui fait miroiter un ange. Mais il regarde John Donne, plus que le fruit. L’ange de droite, tout en pinçant les cordes d’un instrument de musique, tente de lire la page du livre de prières qu’Elizabeth Donne tient ouvert dans ses mains. Le carrelage est lézardé par endroits. Il m’a fait penser à celui de ma maison du Maroc et à sa fraîcheur l’été. Mais nous recevions très peu de si gentes personnes... par contre nous aimions fort les brochettes !

lundi 10 août 2009

Triptyque (I)

Une jeune femme, qui vient de donner naissance à un joli bébé facétieux, vient passer l’été chez ses parents dans leur belle maison de campagne. Le bébé est en bonne santé, un peu agité par tout ce remue-ménage, et ce n’est pas la pomme qu’on essaye de lui faire attraper – un coup tu la vois un coup tu ne la vois pas - qui va le calmer. Ses grands-parents, ses oncles et tantes, sont si heureux de les voir, qu’ils s’agenouillent devant la jeune femme, installée confortablement, et admirent l'enfant. Tous se félicitent qu’ils soient arrivés à bon port et on leur joue de la musique. Je m’inquiète pour le sort du petit mouton blanc que tient dans ses bras un homme un peu hirsute. Va-t-il finir en méchoui ou est-ce un compagnon de jeu pour l’enfant ? Et si c’était une photographie, une fois développée, il y aurait lieu de s’interroger sur l’identité de deux personnages qui ont de grandes ailes blanches dans le dos !

dimanche 9 août 2009

Le bac des oiseaux

Une équipe de chercheurs d'Oxford a publié une étude qui tend à démontrer que les corbeaux sont des animaux dotés d'une forme d'intelligence analytique et déductive. L'étude a été menée sur des corbeaux de Nouvelle-Calédonie. Les oiseaux devaient utiliser un petit outil, le glisser dans un outil plus grand pour ainsi pouvoir attraper un troisième outil encore plus grand et enfin atteindre un morceau de nourriture, inatteignable sinon. Cinq corbeaux ont réussi, dont quatre du premier coup, sans aucun entraînement préalable. Et une analyse précise du comportement des oiseaux prouve qu'ils n'ont pas agi au hasard. Lorsqu'un oiseau reposait un outil pour en prendre un autre, il choisissait toujours un outil plus grand que le précédent.
Le Monde, 8 août 2009

Ces corbeaux finauds ont déjà la robe noire des étudiants d’Oxford, alors je me demande si on va leur concocter de petites toques pour compléter leur uniforme ? Je les imagine dans ce laboratoire en train de démontrer leur intelligence avec ces savants autour d’eux. Mais j’en connais un qui aurait mis par terre toutes les statistiques : le casse-cou ci-dessus qui, à quatre heures de l’après-midi, quand la circulation est fournie, se baladait en plein milieu de la chaussée. Mais peut-être avait-il calculé les risques avant ? Ce qui expliquerait qu’il n’y ait pas eu de fricassée ! J’en connais une qui ferait bien de planquer ses anguilles...

samedi 8 août 2009

Langues plus que vivantes

Apprendre une langue qui n’est plus parlée... c’est s’obliger à l’apprendre systématiquement, non pas en tâtonnant comme quand on peut parler à un interlocuteur qui dit « Non, ça ne se dit pas comme ça » etc., mais en comprenant vraiment comment elle fonctionne, en reconstituant à partir des textes que l’on étudie, ses nuances, les emplois de tel type de phrases, de tel vocabulaire dans tel régime littéraire et pas dans tel autre, les mots qu’on emploie pour convaincre, les mots qu’on emploie pour émouvoir dans un poème... Au bout d’un moment on est émerveillé de voir avec quelles nuances, avec quelle finesse on peut comprendre ces textes et cette pensée et ces sensibilités d’auteurs qui sont morts il y a 2000 ans, 2500 ans et dont plus personne ne parle la langue. C’est peut-être un exercice gratuit mais c’est un bel exercice, qui prépare admirablement à la connaissance de la langue, même de la sienne, à la sensibilité, à la compréhension profonde des textes et de ce qui se dit. Et c’est quelque chose qui sert constamment, qui sert dans la vie de tous les jours, qui sert pour toutes les langues, qui sert pour tous les interlocuteurs à travers le monde, si on veut comprendre quelqu’un qui est différent de soi.


Michel Zinc
Un été avec Régis Debray, France Culture, 1er août 2009
Même si Michel Zinc parle du latin et du grec, du vieux chinois et du vieux japonais, ce qu’il dit s’applique à toutes les langues vivantes, surtout celles que l’on apprend quand on ne vit pas dans le pays où elle sont majoritaires. On peut les apprendre à l’université ou avec un professeur particulier, mais rien ne remplace l’étude d’une langue, son déchiffrement, tranquille, chez soi, sur un coin de table. La motivation – j’imagine une flamme qui menace sans arrêt de s’éteindre - qu’il faut pour le faire, surtout si ce n’est pas 2500 ans qui nous sépare mais plusieurs milliers de kilomètres... mais quelles satisfactions inégalables cela nous apporte ! D’ailleurs, je me suis replongée dans mes grammaires japonaises dès la fin de l’émission.