mercredi 12 août 2009

Triptyque (III)

Au second plan du tableau on distingue, par delà un jeu de portes et de fenêtres, un bois (chaque feuille est peinte individuellement), des près, une vallée, une rivière avec des cygnes, une tour et un pont qu'un promeneur traverse. Il y a un moulin devant lequel un meunier déleste son âne d’un gros sac de farine. Un homme, vêtu de rouge, s’éloigne sur un cheval blanc. Il s’enfonce dans un bosquet. Le chemin longe un pré dans lequel un boeuf paît (Jésus est donc subtilement encadré de l’âne et du boeuf). Un paon, symbole d’éternité, est perché sur un muret dans la cour. Chacun vaque à ses occupations, dans l'indifférence et la totale ignorance de cette divine visite dont seuls les Donne ont le privilège.Mais celui qui m’intrigue le plus c’est cet homme, face à moi, sur le panneau gauche. Il est à l’extérieur, côté jardin, à demi dissimulé par une colonne sur laquelle il appuie une main. Il a un chapeau rouge, une tunique bleue, une aumônière noire pend à sa ceinture. Il ne veut pas se faire remarquer, il est arrivé en douce. Ses yeux absorbent la scène, sans plus. Il ne sait pas sur quel pied danser, il est incrédule.
Il n’est pas comme le meunier ou le cavalier dans le fond du tableau, il n’est pas non plus un membre de la famille Donne. Comme moi, il passait par là. Comme moi, il s'est arrêté quelques minutes, attiré par le sourire du bébé joufflu, par les riches vêtements des personnages, par cette explosion de couleurs, et une sorte de grâce et de joie.
Que pense-t-il? Voit-il seulement une jeune femme rendant visite à sa famille? Se rendra-t-il compte qu'il s'agit en fait de la Vierge et finira-t-il par s'agenouiller? Ou bien il est en train d'observer le peintre Hans Memling devant sa toile? Et si c'était un auto-portrait de Memling?
Tous les deux nous occupons un espace intermédiaire: tournant le dos à la matérialité de la vie nous prenons le temps de laisser ce prodige (ici) se frayer un chemin en nous.

mardi 11 août 2009

Triptyque (II)

Le seul qui nous regarde dans les yeux, c’est le petit mouton blanc, très sage, dans les bras de Saint Jean-Baptiste, sur le panneau gauche du triptyque. Ses oreilles écartées renvoient aux ailes des deux anges du panneau central. C’est quand même drôle de se sentir interrogé par le regard d’un mouton. Il y aurait de quoi devenir végétarien dans l’heure !
Saint Jean-Baptiste, tunique marron (un cilice ?) et manteau bleu, lui, regarde la scène qui se déroule au centre de la pièce de cette maison de maître : la visite de la Vierge à la famille Donne. Elle est assise sous un dais rouge tendu d’une tapisserie bleue tissée de fils d’or. Deux anges, ainsi que Sainte Catherine et Sainte Barbara l’accompagnent. Sur le panneau de droite, Saint Jean l’Evangéliste, en rouge, a les yeux baissés sur une coupe qu’il bénit et d’où s’échappe un fin petit serpent.Sur le panneau central, John Donne (un puissant seigneur gallois qui commanda ce tableau au peintre Hans Memling vers 1478) et sa femme Elizabeth, sont représentés de profil, agenouillés aux pieds de la Vierge, en noir. Ils échangent un regard dans lequel on lit un attachement tranquille. Leur fille aînée, Anne, agenouillée auprès de sa mère, regarde aussi son père avec admiration et reconnaissance.La Vierge essaye de lire, tant bien que mal, car Jésus froisse la page de son livre d’une main. De l’autre il essaye de saisir une pomme que lui fait miroiter un ange. Mais il regarde John Donne, plus que le fruit. L’ange de droite, tout en pinçant les cordes d’un instrument de musique, tente de lire la page du livre de prières qu’Elizabeth Donne tient ouvert dans ses mains. Le carrelage est lézardé par endroits. Il m’a fait penser à celui de ma maison du Maroc et à sa fraîcheur l’été. Mais nous recevions très peu de si gentes personnes... par contre nous aimions fort les brochettes !

lundi 10 août 2009

Triptyque (I)

Une jeune femme, qui vient de donner naissance à un joli bébé facétieux, vient passer l’été chez ses parents dans leur belle maison de campagne. Le bébé est en bonne santé, un peu agité par tout ce remue-ménage, et ce n’est pas la pomme qu’on essaye de lui faire attraper – un coup tu la vois un coup tu ne la vois pas - qui va le calmer. Ses grands-parents, ses oncles et tantes, sont si heureux de les voir, qu’ils s’agenouillent devant la jeune femme, installée confortablement, et admirent l'enfant. Tous se félicitent qu’ils soient arrivés à bon port et on leur joue de la musique. Je m’inquiète pour le sort du petit mouton blanc que tient dans ses bras un homme un peu hirsute. Va-t-il finir en méchoui ou est-ce un compagnon de jeu pour l’enfant ? Et si c’était une photographie, une fois développée, il y aurait lieu de s’interroger sur l’identité de deux personnages qui ont de grandes ailes blanches dans le dos !

dimanche 9 août 2009

Le bac des oiseaux

Une équipe de chercheurs d'Oxford a publié une étude qui tend à démontrer que les corbeaux sont des animaux dotés d'une forme d'intelligence analytique et déductive. L'étude a été menée sur des corbeaux de Nouvelle-Calédonie. Les oiseaux devaient utiliser un petit outil, le glisser dans un outil plus grand pour ainsi pouvoir attraper un troisième outil encore plus grand et enfin atteindre un morceau de nourriture, inatteignable sinon. Cinq corbeaux ont réussi, dont quatre du premier coup, sans aucun entraînement préalable. Et une analyse précise du comportement des oiseaux prouve qu'ils n'ont pas agi au hasard. Lorsqu'un oiseau reposait un outil pour en prendre un autre, il choisissait toujours un outil plus grand que le précédent.
Le Monde, 8 août 2009

Ces corbeaux finauds ont déjà la robe noire des étudiants d’Oxford, alors je me demande si on va leur concocter de petites toques pour compléter leur uniforme ? Je les imagine dans ce laboratoire en train de démontrer leur intelligence avec ces savants autour d’eux. Mais j’en connais un qui aurait mis par terre toutes les statistiques : le casse-cou ci-dessus qui, à quatre heures de l’après-midi, quand la circulation est fournie, se baladait en plein milieu de la chaussée. Mais peut-être avait-il calculé les risques avant ? Ce qui expliquerait qu’il n’y ait pas eu de fricassée ! J’en connais une qui ferait bien de planquer ses anguilles...

samedi 8 août 2009

Langues plus que vivantes

Apprendre une langue qui n’est plus parlée... c’est s’obliger à l’apprendre systématiquement, non pas en tâtonnant comme quand on peut parler à un interlocuteur qui dit « Non, ça ne se dit pas comme ça » etc., mais en comprenant vraiment comment elle fonctionne, en reconstituant à partir des textes que l’on étudie, ses nuances, les emplois de tel type de phrases, de tel vocabulaire dans tel régime littéraire et pas dans tel autre, les mots qu’on emploie pour convaincre, les mots qu’on emploie pour émouvoir dans un poème... Au bout d’un moment on est émerveillé de voir avec quelles nuances, avec quelle finesse on peut comprendre ces textes et cette pensée et ces sensibilités d’auteurs qui sont morts il y a 2000 ans, 2500 ans et dont plus personne ne parle la langue. C’est peut-être un exercice gratuit mais c’est un bel exercice, qui prépare admirablement à la connaissance de la langue, même de la sienne, à la sensibilité, à la compréhension profonde des textes et de ce qui se dit. Et c’est quelque chose qui sert constamment, qui sert dans la vie de tous les jours, qui sert pour toutes les langues, qui sert pour tous les interlocuteurs à travers le monde, si on veut comprendre quelqu’un qui est différent de soi.


Michel Zinc
Un été avec Régis Debray, France Culture, 1er août 2009
Même si Michel Zinc parle du latin et du grec, du vieux chinois et du vieux japonais, ce qu’il dit s’applique à toutes les langues vivantes, surtout celles que l’on apprend quand on ne vit pas dans le pays où elle sont majoritaires. On peut les apprendre à l’université ou avec un professeur particulier, mais rien ne remplace l’étude d’une langue, son déchiffrement, tranquille, chez soi, sur un coin de table. La motivation – j’imagine une flamme qui menace sans arrêt de s’éteindre - qu’il faut pour le faire, surtout si ce n’est pas 2500 ans qui nous sépare mais plusieurs milliers de kilomètres... mais quelles satisfactions inégalables cela nous apporte ! D’ailleurs, je me suis replongée dans mes grammaires japonaises dès la fin de l’émission.

vendredi 7 août 2009

Il n'y a de changement que dans l'invariant

Cependant Apollon aime : il a vu Daphné. Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes de l'Amour; il poursuit la nymphe sans relâche. Elle pâlit: "ô mon père, secourez-moi ! ô terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui me devient si funeste" ! À peine elle achevait cette prière, ses membres s'engourdissent; une écorce légère presse son corps délicat; ses cheveux verdissent en feuillages; ses bras s'étendent en rameaux; ses pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s'attachent à la terre : enfin la cime d'un arbre couronne sa tête et en conserve tout l'éclat. Apollon l'aime encore; il serre la tige de sa main, et sous sa nouvelle écorce il sent palpiter un cœur. Il embrasse ses rameaux; il les couvre de baisers, que l'arbre paraît refuser encore : "Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux plus être mon épouse, tu seras du moins l'arbre d'Apollon." Il dit; et le laurier, inclinant ses rameaux, parut témoigner sa reconnaissance, et sa tête fut agitée d'un léger frémissement.
Les Métamorphoses d’Ovide
Elle s’appelait Cécile et elle venait de Niort. Nous suivions des cours de fac ensemble. Au début de l’année de Licence, au bout de longues vacances d’été, nous nous étions revues. Et là, elle m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée – en fait je me rends compte que si, mais je n’ai pas oublié ma réaction à cette sentence. Etait-ce Tu n’as pas changé ou Toujours la même ? En tout cas cela m’avait terriblement vexée, humiliée même. C’est vrai que par rapport à elle – vacances dans la maison familiale dans un bled perdu des environs de Niort – on pouvait dire que rien d’extraordinaire ne s’était passé dans ma vie ! Peut-être s’attendait-elle à une autre coupe de cheveux ? Peut-être quelque chose clochait chez moi qu’elle avait espéré voir changer pendant les vacances ? Je me suis sentie si mal qu'il n'est pas étonnant que peu à peu nous nous soyons perdues de vue. Mais c’est de ce moment-là que me venait cette idée que je devais changer à tout prix pendant les vacances d’été. Tout au long de ces années, je suis arrivée au jour de la Rentrée frustrée de ne pas avoir fondamentalement changé. Mais sans jamais me demander ce que devait impliquer cette métamorphose totale de mon être. La vie avait simplement continué son petit bonhomme de chemin, avec son lot de découvertes et de goûts nouveaux que le temps libre permet d’acquérir... Et même s’il y avait eu un événement un peu inhabituel, il avait été absorbé, il faisait partie du paysage. Et en septembre... j’étais la même qu’en juin. C’était désolant. Tout ça parce que cette Cécile de malheur l’avait décrété autrefois ! C’était vouloir être parfaite et me condamner à la frustration éternelle! Mais j’écris cela au passé...
En Chine, le rapport au monde s'énonce plutôt en termes de saisons, mettant en valeurs deux modalités, celles de « modification » et de « continuation » : « modification » de l'hiver au printemps, « continuation » du printemps à l'été. Les deux s'opposent, en même temps que la modification sert à la continuation : elle est ce qu'il faut d'altération pour que la continuation puisse se renouveler.

François Jullien (ici)

jeudi 6 août 2009

La lettre morte

Quand on a écrit une lettre importante - c’est-à-dire qui doit arriver à destination, on se trouve, au moment de s’en séparer, dans la peau du poète Ovide, que l’implacable Auguste exila, pour des raisons obscures, à Tomes (aujourd’hui Constanza en Roumanie) chez les « Gètes et les Sarmates inhumains ». Sur le chemin de la poste, dans la file devant le guichet, alors qu’on lui ajoute un timbre aux armes de sa Gracieuse Majesté, jusqu’au moment où, d’un geste auguste – puisque nous sommes en août – nous allons la glisser dans la grosse boîte rouge cylindrique, on s’imagine tels Ovide, sur sa bande de terre balayée par les vents, confiant ses manuscrits à un marchand de passage pour qu’il les emporte, au cours d'un long voyage hérissé de dangers, jusqu’à Rome, dans l’espoir d’attendrir l’empereur. Voilà, nous l’avons postée, mais alors qu’elle vient irréversiblement de tomber dans l’obscurité, à jamais hors de notre portée, nous pouvons prendre encore le temps d’ultimes recommandations tirées de Tristes Pontiques, les mêmes que le poète latin adressait à son livre :
petit livre
hélas
va sans moi dans la ville où je suis interdit
va
salue pour moi les lieux que j’aime
tes pieds me porteront à leur rythme dans Rome
va mon livre
vois Rome pour moi
contemple-la
dieux
je voudrais être mon livre
va
pauvre livre
je ne veux plus te retarder
si tu devais porter tout ce que j’ai en tête
tu pèserais trop lourd pour le voyage
la route est longue
moi je dois demeurer au bout du monde
dans une terre loin de ma terre