vendredi 7 août 2009

Il n'y a de changement que dans l'invariant

Cependant Apollon aime : il a vu Daphné. Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes de l'Amour; il poursuit la nymphe sans relâche. Elle pâlit: "ô mon père, secourez-moi ! ô terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui me devient si funeste" ! À peine elle achevait cette prière, ses membres s'engourdissent; une écorce légère presse son corps délicat; ses cheveux verdissent en feuillages; ses bras s'étendent en rameaux; ses pieds, naguère si rapides, se changent en racines, et s'attachent à la terre : enfin la cime d'un arbre couronne sa tête et en conserve tout l'éclat. Apollon l'aime encore; il serre la tige de sa main, et sous sa nouvelle écorce il sent palpiter un cœur. Il embrasse ses rameaux; il les couvre de baisers, que l'arbre paraît refuser encore : "Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux plus être mon épouse, tu seras du moins l'arbre d'Apollon." Il dit; et le laurier, inclinant ses rameaux, parut témoigner sa reconnaissance, et sa tête fut agitée d'un léger frémissement.
Les Métamorphoses d’Ovide
Elle s’appelait Cécile et elle venait de Niort. Nous suivions des cours de fac ensemble. Au début de l’année de Licence, au bout de longues vacances d’été, nous nous étions revues. Et là, elle m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée – en fait je me rends compte que si, mais je n’ai pas oublié ma réaction à cette sentence. Etait-ce Tu n’as pas changé ou Toujours la même ? En tout cas cela m’avait terriblement vexée, humiliée même. C’est vrai que par rapport à elle – vacances dans la maison familiale dans un bled perdu des environs de Niort – on pouvait dire que rien d’extraordinaire ne s’était passé dans ma vie ! Peut-être s’attendait-elle à une autre coupe de cheveux ? Peut-être quelque chose clochait chez moi qu’elle avait espéré voir changer pendant les vacances ? Je me suis sentie si mal qu'il n'est pas étonnant que peu à peu nous nous soyons perdues de vue. Mais c’est de ce moment-là que me venait cette idée que je devais changer à tout prix pendant les vacances d’été. Tout au long de ces années, je suis arrivée au jour de la Rentrée frustrée de ne pas avoir fondamentalement changé. Mais sans jamais me demander ce que devait impliquer cette métamorphose totale de mon être. La vie avait simplement continué son petit bonhomme de chemin, avec son lot de découvertes et de goûts nouveaux que le temps libre permet d’acquérir... Et même s’il y avait eu un événement un peu inhabituel, il avait été absorbé, il faisait partie du paysage. Et en septembre... j’étais la même qu’en juin. C’était désolant. Tout ça parce que cette Cécile de malheur l’avait décrété autrefois ! C’était vouloir être parfaite et me condamner à la frustration éternelle! Mais j’écris cela au passé...
En Chine, le rapport au monde s'énonce plutôt en termes de saisons, mettant en valeurs deux modalités, celles de « modification » et de « continuation » : « modification » de l'hiver au printemps, « continuation » du printemps à l'été. Les deux s'opposent, en même temps que la modification sert à la continuation : elle est ce qu'il faut d'altération pour que la continuation puisse se renouveler.

François Jullien (ici)

jeudi 6 août 2009

La lettre morte

Quand on a écrit une lettre importante - c’est-à-dire qui doit arriver à destination, on se trouve, au moment de s’en séparer, dans la peau du poète Ovide, que l’implacable Auguste exila, pour des raisons obscures, à Tomes (aujourd’hui Constanza en Roumanie) chez les « Gètes et les Sarmates inhumains ». Sur le chemin de la poste, dans la file devant le guichet, alors qu’on lui ajoute un timbre aux armes de sa Gracieuse Majesté, jusqu’au moment où, d’un geste auguste – puisque nous sommes en août – nous allons la glisser dans la grosse boîte rouge cylindrique, on s’imagine tels Ovide, sur sa bande de terre balayée par les vents, confiant ses manuscrits à un marchand de passage pour qu’il les emporte, au cours d'un long voyage hérissé de dangers, jusqu’à Rome, dans l’espoir d’attendrir l’empereur. Voilà, nous l’avons postée, mais alors qu’elle vient irréversiblement de tomber dans l’obscurité, à jamais hors de notre portée, nous pouvons prendre encore le temps d’ultimes recommandations tirées de Tristes Pontiques, les mêmes que le poète latin adressait à son livre :
petit livre
hélas
va sans moi dans la ville où je suis interdit
va
salue pour moi les lieux que j’aime
tes pieds me porteront à leur rythme dans Rome
va mon livre
vois Rome pour moi
contemple-la
dieux
je voudrais être mon livre
va
pauvre livre
je ne veux plus te retarder
si tu devais porter tout ce que j’ai en tête
tu pèserais trop lourd pour le voyage
la route est longue
moi je dois demeurer au bout du monde
dans une terre loin de ma terre

mercredi 5 août 2009

Elle a trouvé son bonheur

Au Perfect day de Lou Reed (voir hier), je préfère de loin la superette Lucky House où l’on semble pouvoir se procurer de l'amourette parmi quelques babioles chinoises. Quel regard satisfait son propriétaire jette sur les clients qui viennent de quitter sa « Maison de la Chance » la main dans la main!

mardi 4 août 2009

Qui s’aime, le vent

Je ne supporte pas la chanson Perfect Day de Lou Reed. Pourtant elle aurait tout pour me plaire. D’abord j’aime sa voix grave et son accent. La musique est, de plus, très mélodieuse... Ce piano ! Ces violons ! Il parle d’amblée de « sangria in the park » et cela aurait tout l’heur de me plaire vu que moi qui ne bois jamais une goutte d’alcool, j’ai un grand faible pour la sangria. Quand il dit qu’il est allé au zoo, je me transporte illico, non à Central Park mais à Ueno à Tokyo, ce qui me plaît énormément. Se dessinent dans mon esprit le National Museum, l’entrée du zoo, le Toshogu pour Ieyasu Tokugawa et ses lanternes et l’allée qui mène à l’étang Shinobazu et ses roseaux (reed veut dire roseau). C’est agréable, je m’y croirais, à si peu de frais. En plus, dans la chanson, après la sangria et le zoo, il va au cinéma... tout cela en amoureux. N’est-ce pas fun comme il le dit ? Pour moi c’est le perfect day par excellence ! Que vouloir de plus ? Mais voici que tout se gâte... et qu’au lieu d’imaginer un (jeune) homme, tout fringant, tout sémillant, avec qui passer une telle journée serait vraiment perfect, j’entends la voix chevrotante d’un dépressif, d’un suicidaire, s’accrochant à une bouée de sauvetage. Et la phrase qui revient en leitmotiv à la fin : « you’re gonna reap just what you sow » et qui signifie « tu récolteras ce que tu as semé », au lieu d’annoncer des lendemains qui chantent est une sentence de mort qui s’adresse d’après moi à la sinistre Faucheuse qui bientôt le fera passer de vie à trépas. Non, vraiment, j’ai horreur de cette chanson.

lundi 3 août 2009

La bête du Gévaudan de Londres

Il y a parfois de ces coïncidences... J’étais dans mon lit en train de m’interroger sur l’achat du livre de Marc Fumaroli sur Jean de La Fontaine, quand j’ai entendu les croassements d’un corbeau. Il était 5h du matin, la rue était vide à part pour le bruyant corbeau en question.
Soudain, alors que je photographiais mon oiseau préféré qui se prêtait avec sa grâce toute naturelle à mes attentions, un énorme renard est passé au trot à nos pieds, tenant dans sa gueule un truc blanc et rond comme un énorme fromage. La photo initiale est un peu floue et je l’ai trafiquée pour faire ressortir les contours de la bête. My God!

dimanche 2 août 2009

Miroir au bord du chemin (II)

Coco avant Chanel d’Anne Fontaine: j’ai beaucoup aimé. Une scène se détache dans ma mémoire : Nous sommes dans l’atelier de Coco. Elle ajuste un col à l’aide d’épingles. On entend la porte d’entrée s’ouvrir puis se refermer et quelqu’un – Emmanuelle Devos, de sa voix inimitable - constate, comme une évidence : « Un gentleman ». La caméra passe du visage impassible de Chanel – pas un muscle ne bouge - à la silhouette de l’intrus - Boy Capel - qui se tient dans l’encadrement de la porte et qui est si parfait à ce moment-là, que tout en nous acquiesce avec le personnage que joue Emmanuelle. J’ai trouvé cette scène incroyablement émouvante. D’abord je me suis vue, moi, mon premier mouvement aurait été de me retourner et de courir me jeter dans ses bras... et puis non, réflexion faite, je crois que je ne le ferais pas, parce que ces quelques minutes et quelques mètres qui les séparent encore sont... je ne sais pas... un supplice de Tantale qui donne tout son sens à la vie (et au film).

samedi 1 août 2009

Miroir au bord du chemin (I)

Nous avons longtemps attendu qu’on nous apporte notre rafraîchissant sorbet noix de coco, ananas et citron. L'ananas avait beau avoir une saveur extraordinaire, c’était en fait une autre glace qui me captivait: le miroir sur le mur semblait tout droit sortir du célèbre Portrait des Arnolfini de Jan van Eyck, que j’avais vu la veille à la National Gallery (ici), et j'avais fort envie de me lever pour vérifier son reflet...