mercredi 29 juillet 2009

Entre Rilke et la harpe

Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, maintenant que j’apprends à voir.

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke
Mon état d’esprit, en cette fin juillet, est exactement au point de rencontre, pitched, entre la phrase de Rilke et ce poème égyptien d’il y a 3409 ans. C’est mon cap, et j’ai mis très longtemps à réaliser que c’était mon caractère aussi et que je me sentais mal si j’allais trop d’un côté en négligeant l’autre. C’est dans cet équilibre que je me repose et que j’avance, et qu’une existence surabondante [peut jaillir] dans mon coeur (Rilke). C’est comme ça et c’est bien!

mardi 28 juillet 2009

Bergson et j'ai ouvert

Quel est l'objet de l'art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l'art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l'unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l'artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu'elles ont à nos besoins. Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles.
Henri Bergson
Nebamun, un riche notable du Temple d'Amun à Karnak, mourut en 1350 avant J.-C. Ces fresques proviennent des murs de sa tombe dont on ignore l’emplacement. (ici) L’artiste l’a représenté dans ses activités quotidiennes mais il est impossible de dire si celles-ci ont lieu ici-bas ou dans l’au-delà. Cette tension entre ces deux mondes nous renvoie à notre propre mortalité. On aurait bien envie nous aussi d’une tombe où l’on viendrait célébrer notre vie, une sorte d’installation avec des photos, des films, des extraits de lettres... Le seul fait de l'envisager nous ragaillardit et la reporte d'office aux calendes... grecques!

lundi 27 juillet 2009

La femme qui dort

Le premier aspect du sommeil est cette immobilité non tendue, un consentement à la pesanteur. Lorsque l’on s’est mis dans cette situation et que l’on est en quelque sorte répandu sur une surface bien unie, quand ce serait la terre ou une planche, on ne sait pas longtemps qu’on y est. Aussitôt, par cette immobilité même, par cette indolence, par cette espèce de résolution que nous prenons de ne lever même pas un doigt sans impérieux motif, les choses cessent d’avoir un sens, une position, une forme; le monde revient au chaos; d’où souvent des erreurs ridicules, qui marquent un réveil d’un petit moment. Mais la venue du sommeil est surtout sensible par ceci que je ne réfléchis pas sur ces erreurs. Ce triangle du ciel m’a paru être un chapeau bleu; mais cette sotte pensée annonce le réveil.
Alain (1868-1951)
Cette Romaine dort, d’un sommeil de plusieurs siècles, au vu et au su des visiteurs du British Museum, entre deux poteries éméchées. Elle semble dans un tel abandon, un tel contentement, que je l’envie.
J’imagine qu’elle fait la sieste dans sa « villa des Laurentes, située à dix-sept mille pas de Rome », alanguie sur une couche de sa « belle salle à manger qui s'avance sur la plage, et que les vagues, quand la mer est soulevée par le vent d'Afrique viennent, de leurs flots brisés déjà et mourants, baigner doucement. » (Pline le Jeune)
Quand elle se réveillera elle ira sans doute piocher dans son « armoire qui [lui] sert de bibliothèque » un de ces livres « qu'on relit souvent ». Au théâtre à Rome peut-être a-t-elle vu une représentation d’Hippolythus d’Euripide alors elle a dû relire, dans Les Héroïdes d’ Ovide, la lettre que Phèdre envoie au « fils de l’Amazone » :

C'est quelque chose que de cueillir à pleines mains des fruits dans un verger ; que de détacher d'un doigt délicat la rose qui vient d'éclore. Oui, si Junon m'offrait le dieu, son frère et son époux, il me semble qu'à Jupiter je préférerais Hippolyte. Déjà même, pourras-tu le croire ? je suis entraînée vers un art jusqu'alors inconnu pour moi ; je veux, d'une course rapide, suivre aussi les bêtes fauves ; tes goûts sont devenus ma loi. Je voudrais parcourir l'étendue des forêts, presser le cerf dans les toiles, exciter, sur la cime des monts, l'ardeur d'une meute ; je voudrais, d'un bras vigoureux, lancer le javelot tremblant, ou reposer mon corps sur un frais gazon. Moi seule je connais l'amour secret qui me brûle. (ici)

Si je l’avais pu, c’est vers les épigrammes décapants du sulfureux Martial (ici), le poète si irrévérencieux originaire de l’auguste Bilbilis en Espagne et dont tout Rome a le nom sur les lèvres, que j’aurais guidé sa main à son réveil. Ce « joyeux convive », ce « commensal aimable » serait parfait pour une soirée d’été. Mais pour l’instant, laissons-la rêver à jamais au bel Hippolythe, sur sa confortable couche, entre deux poteries, dans une vitrine du British Museum.

dimanche 26 juillet 2009

C'est revenu...

Pendant ces deux ou trois jours, elle avait contemplé son jardin familier avec des yeux profondément passionnés. Il fallait faire l’expérience de partir parfois en voyage. Ce jardin n’avait pas spécialement d’intérêt, mais on y respirait l’odeur des pins, on pouvait contempler les montagnes de Rokkô, regarder un ciel clair et elle trouvait qu’il n’y avait pas, entre Kobe et Osaka, d’endroit plus calme et plus agréable à habiter. En revanche, comme Tokyo était agité, poussiéreux, gris, déplaisant ! Elle disait parfois à O Harou :
- Tu as eu de la chance d’aller voir Nikkô. Mais, pour moi, il n’y a rien d’intéressant à Tokyo. Rien ne vaut son chez soi.

Quatre soeurs de Tanizaki

C’est revenu, l’envie d’aller au Japon. Ou peut-être est-ce seulement l’attrait du lointain, de la découverte, de la remise en question totale ? Une envie de briser les chaînes?
Je pensais que je n’irais pas cette année. J’ai d’autres envies, d’autres intérêts me disais-je, comme si leurs coexistences étaient impossible et la passion pour le Japon obligatoirement exclusive. J’évoquais toutes les destinations possibles où je pourrais aller passer quelques jours ce Noël : Florence et Venise, Madrid et Séville, Prague et Berlin.
Mais les moments passés là-bas se sont remis à se superposer sur ma vie quotidienne. C’est de saison : je reçois carte postale sur carte postale de ma fabrique de souvenirs personnelle qui ne demande qu’à être délocalisée pour accroître sa production !

samedi 25 juillet 2009

Une araignée dure de la feuille

Quand j’y pense
je ne comprends pas
pourquoi cet ordre
et cette majesté de l’araignée

Avec le Vent d’Abbas Kiarostami

C’est l’été en Angleterre, alors il y a des orages accompagnés de tonnerre et d’éclairs, des bourrasques... De temps en temps il y a du soleil et, à l’occasion, il fait chaud. C’est ainsi qu’une feuille, emportée par le vent d’été fripon, s’était égarée sur la toile de l’araignée qui, depuis le mois de juin, a élu villégiature au coin de la fenêtre de ma cuisine. Quel combat, quelle agitation pour l’en faire partir. Peut-être aurait-elle effarouché les moucherons inconscients ?
Chaque année une araignée de la mêmes espèce vient passer l’été dans le coin de la même fenêtre, ce qui me fait croire que dans le Guide du Routard de Londres pour Araignées, on lui accorde 5 étoiles. La nourriture y est bonne apparemment vu les gros casse-croûtes dont mon estivante se régale – toujours quand je suis moi-même en train de me préparer une bonne tartine de confiture...
Je l’ai vue toute petite, et jour après jour grossir. Quand il pleut, elle s’abrite, le reste du temps elle guette, immobile, le passage du marchand d’insectes. Si elle s’absente le matin c’est pour mieux apparaître au coucher de soleil. Mais toujours je la vois raccommoder sa toile, comme un campeur qui remonterait sa tente après le passage d’une tempête. Et bien sûr que j’en ai peur !
The spider is busy with her web
as though she too were getting ready
for a caller this evening
Poème de Soto’ori Hime, Kokinshû, no. 1110

vendredi 24 juillet 2009

Ma Berma à moi

«Tu aimes beaucoup Andromaque et Phèdre?» demanda Saint-Loup à son oncle, sur un ton légèrement dédaigneux. «Il y a plus de vérité dans une tragédie de Racine que dans tous les drames de Monsieur Victor Hugo», répondit M. de Charlus. «C’est tout de même effrayant le monde, me dit Saint-Loup à l’oreille. Préférer Racine à Victor c’est quand même quelque chose d’énorme!» Il était sincèrement attristé des paroles de son oncle, mais le plaisir de dire «quand même» et surtout «énorme» le consolait.

Marcel Proust
Au Lyttelton theatre, le rideau est métallique et il s’ouvre comme l’oeil d’un reptile. Le décor de Phèdre de Racine, avec Helen Mirren dans le rôle titre, se dévoile au fur et à mesure par son milieu. On distingue du jaune et du bleu. La pierre d’un palais, les rayons du soleil, le ciel et la mer, se partagent ces couleurs. Et si l’énorme rocher, qu’un géant semble avoir déposé à cet endroit, peut lui voler la vedette, c’est vers le pan droit de la scène bleu vif, que se portait tous mes regards. Cette terrasse baignée de soleil surplombant la Méditerranée que j’avais imaginée la veille, existait bel et bien à Londres, et ses rayons factices, et son ciel de peinture, me semblaient le digne séjour des dieux. Hippolyte, le superbe ennemi, ressemblait à une gravure de mode, avec treillis, godillots, et marcel noir laissant voir des muscles saillants fort appétissants. Pour un oui ou pour un non il allait s’abreuver à un robinet sur le côté de la scène - il fait si chaud sous les regards ardents de l’Olympe ! - et après que Phèdre lui déclare son amour, il ouvre le robinet à fond et s’asperge à grande eau. C’est dommage car c’est comique. Quand Phèdre s’adresse à lui – La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ! hurle Helen Mirren, adossée à l’immense rocher dans une scène d’une beauté incroyable - l’insensible Hippolyte se tient immobile, comme un mannequin qui, arrivé au bout d’un podium, se donne en pâture aux regards du public et aux flashs des photographes, poing sur la hanche, dans une pose provocante, avant de repartir dans les coulisses. Et même en le voyant de loin et de profil, j’aurais voulu un instant être la fille de Minos et de Pasiphaé ou mieux, celle qui l’incarnait si magnifiquement sur scène ! Mais je crois que je ferais le désespoir de mon metteur en scène car en déclamant « J’oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire », devant le beau Dominic Cooper (l’amant dans le film The Duchess), ce vers-là ne serait pas du théâtre !

jeudi 23 juillet 2009

Regarder avec joie une zone bleue et fluide

...l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu’il habite, sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné. Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu’il en exprime, fait apparaître dans une clarté surnaturelle sa grand’mère ou sa fiancée, en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réellement. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à approcher nos lèvres de la planchette magique...
Marcel Proust
« Bonjour! » me dit, au saut du lit, une voix venue de Monte-Carlo. « Je suis sur le balcon, et tu sais ce que je vois ? La mer ! Elle est d’un bleu ! »
Et moi, machinalement, me sentant si proche de cette voix, je suis allée à ma fenêtre pour vérifier que l’on me disait vrai... Un peu comme si nous étions arrivés à Monte-Carlo de nuit, que nous venions de nous lever et de tirer les rideaux.
Je n’étais pas dans la pièce à côté, et ce n’est donc pas avec un regard marin à la Paul Valery que j'ai contemplé le spectacle de ma rue ce jour-là - béton, bitume et ciel gris souris. Nul rayons qu’émet l’azur lumineux et résistant des eaux pour éblouir ma vue...
Mais la magie de cette voix ensoleillée a fait que l'espace d'une demi-seconde j'ai anticipé la mer, la mer, toujours recommencée comme si on avait agité sous mes yeux un plan de Du côté de la côte d’Agnès Varda ou plutôt comme si un prince charmant, pour l’amour de moi, avait redessiné ma rue, avait détourné la Tamise, y avait déversé des litres de peinture bleue, juste pour me faire croire que j’étais à ses côtés.