mercredi 22 juillet 2009

Peur de son ombre

Qu’est-ce qu’elle était belle et instructive l’expo sur Henry VIII à la British Library (ici) ! On fête le 500e anniversaire de son accession au trône. On y apprend vraiment tout sur les enjeux dynastiques, politiques et religieux de l’époque. Le Camp du Drap d’Or, la rencontre au sommet entre François Ier et Henry VIII, est un épisode historique qui me fascine depuis le collège, et à l’expo on peut voir plusieurs gravures sur le sujet.
J’y ai passé près de 3h, tant il y a de documents intéressants et précieux : des tableaux; des gravures; des dessins; des objets; d’énormes livres enluminés; des livres de chevet du roi et de ses reines successives ; des traités de paix avec leurs énormes sceaux ; des lettres d’amour du roi à l’infortunée Anne Boleyn ; des lettres de Thomas More et du Cardinal Wolsey... et surtout la vaste documentation qu’avait réunie le roi pour l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon...
A ce sujet j’ai cru avoir une hallucination : au centre d’une galerie on a réuni des exemples de pages tirées de ces énormes compilations. Et pour connaître leur provenance – le roi avait réuni des milliers de livres venus de toutes les bibliothèques du royaume dans lesquels il cherchait des arguments pour l’annulation – il suffisait d’appuyer sur un bouton. Se dessine alors un chemin lumineux qui part du document devant lequel vous vous tenez et qui va jusqu’au livre dont il est tiré et qui s’illumine aussi.
La première fois que j’ai relâché le bouton, j’ai vu sur le sol la silhouette d’un homme qui se dirigeait vers mon ombre, s’arrêtait, brandissait un poignard, et puis se mettait de face, bras écartés et poings sur les hanches, la position fétiche du roi dans toute sa majesté! La première fois j’étais tétanisée et c’était bizarre de vouloir s’échapper et en même temps de vouloir regarder ce qui allait arriver à sa propre ombre!

mardi 21 juillet 2009

A 6-foot-3-inch rabbit

Elwood P. Dowd (James Stewart) sort de chez lui. Sur le seuil de la porte il s’efface pour laisser passer quelqu’un qu’on ne voit pas. C’est de la bouche de sa soeur Veta qu’on apprendra plus tard que son meilleur ami, son confident, s’appelle Harvey. Harvey est un lapin géant et invisible ! C’est stupéfiant !
Ce film de Henry Koster, qui date de 1950, est hilarant, notamment pour ses quiproquos : par exemple quand Veta explique au psy de l’asile cette situation c’est elle qui se fait enfermer !
Mais il n’est pas seulement à mourir de rire, il est émouvant aussi. Elwood est un doux dingue attachant et ce sont les autres, ceux qui sont supposés être équilibrés, qui sont incohérents, coincés, stressés, déprimés et violents.
Quand le directeur de l’asile se met à voir le lapin aussi, devant les portes qui s’ouvrent comme poussées par une main invisible, quand Veta et Wilson (le gros bras de l’asile) sont victimes de tours de passe-passe, en tant que spectateur vous souhaitez le voir ce fameux lapin-ange gardien... ce qui est un souhait complètement fou d’ailleurs!
A la fin du film, le directeur et Elwood demandent au lapin de choisir, et bizarrement Harvey choisit le directeur de l’asile. Je suis sûre que mon regard était fixé sur la place vide où Harvey était sensé être ! Le pouvoir de suggestion du cinéma est si formidable... Harvey choisit le directeur. J’ai cru que le directeur avait joué le jeu de Elwood pour le guérir car Elwood semble « normal » en quittant l’asile. Mais soudain les portes s’ouvrent et Harvey rejoint Elwood. En fait c'est avec nos nerfs de spectateurs qu'Harvey jouait! Et on les voit s’éloigner... du moins on voit Elwood un bras serrant la taille invisible du lapin géant.

lundi 20 juillet 2009

Le surgir rouge dans la poitrine

C’est la personne pleine de soi que je dois aimer
à qui je suis due
La personne que si j’la rencontre
Dès que...
Et quand...
Et où qu’ce soit
En quelle terre
En quel siècle
L’adorant dès le premier instant, depuis toujours
Parce qu’il en fut décidé ainsi cette fois-là
L’autre fois, dont j’ai tout oublié
Sauf le surgir rouge dans la poitrine.

Hélène Cixous
Texte pour Le Théâtre ouvert
(France Culture, 18 novembre 1982)
Je ne comprends pas toujours grand chose aux textes d’Hélène Cixous, mais pour celui-ci nul besoin d'explication de texte!

dimanche 19 juillet 2009

La pâtisserie chez Nietszche et Kafka

Je suis d’abord contre les cafés Biard, parce que je crois qu’on ne peut y consommer que du café noir. Il s’avère qu’on y sert également du lait, encore que ce soit avec une mauvaise pâtisserie spongieuse. Ces cafés devraient se procurer de meilleurs gâteaux, c’est à peu près la seule idée qui me vient pour améliorer Paris.

Journal de Kafka, Septembre 1911
Plus tard c’est en malade que Nietzsche visitera Lucerne, Lugano, Manheim, Nuremberg, Sorrente, Bayreuth, San Remo, Menton, Monaco, Nice, Gênes ou Hambourg, en dînant presque partout d’un morceau de gâteau et d’une tasse de thé. (Entendu sur France Culture)
J’aurais bien aimé être à la place de Max Brod lors du voyage qu’il effectue en Europe (ils suivent presque l’itinéraire de Nietzsche) avec Kafka à partir du 26 août 1911. Nous serions allés ensemble voir Carmen à l’Opéra Comique à Paris, et c’est moi qui l’aurais arrosé des pieds à la tête d’eau de Seltz dans le café en face du théâtre. « Je suis si fatigué que je n’en puis plus de rire » écrit-il. J’aimerais savoir à quoi ressemblait son rire...

samedi 18 juillet 2009

L'envers des jours pluvieux

Venise n'est pas en Italie
Venise, c'est chez n'importe qui
C'est n'importe où, c'est important
Mais ce n'est pas n'importe quand
Venise, c'est quand tu vois du ciel
Couler sous des ponts mirabelles
C'est l'envers des matins pluvieux
C'est l'endroit où tu es heureux

Serge Reggiani
Pour les matins pluvieux, du point de vue de la météo, nous sommes gâtés en ce moment, et même pour les après-midi pluvieux, les soirs pluvieux... Alors il faut aller à Little Venice, s’asseoir au bord du canal, avec un bon parapluie, pour trouver un peu de soleil, même si c’est pas dans le ciel !

vendredi 17 juillet 2009

Je sais à quelle sainte me vouer...

In the summer
I stretch out on the shore
And think of you
Had I told the sea
What I felt for you,
It would have left its shores,
Its shells,
Its fish,
And followed me.
Nizâr Qabbânî
Hier, à la fac, j’ai lancé à la cantonade que je fermais boutique et que je prenais mes quartiers d’été. En mettant le pied dehors, l’air avait déjà un parfum de vacances...
Quel luxe de pouvoir traverser le British Museum pour aller prendre son bus ! J’ai soudain eu envie de m’y attarder un peu, de choisir un objet au hasard, de bien l’observer, et de me concentrer sur sa notice. On s’amuse comme on peut, n’est-ce pas ? Alors j’ai déambulé ici et là, parmi les touristes, dédaignant les momies, les mosaïques romaines, les casques saxons, pour m’arrêter, au 3e étage, sur une coupe en or massif, une sorte de graal étincelant (ici) dont les émaux dépeignaient - quelle surprise ! - des scènes de la vie et les miracles de Ste Agnès ! Il faut le faire ! Il y a des millions d’objets au BM !
Pauvre Agnès... emprisonnée dans un bordel pour avoir refusé de se marier avec Procopius sous le règne de Constantin au IVe siècle de notre ère. Bien bonne de ressusciter ce même Procopius après qu’un démon l’a étranglé... Puis les ingrats essayent de la brûler, malgré ce miracle, mais comme les flammes ne l’atteignent pas, on la tue avec une lance. De plus, sa soeur, Erementiana, est lapidée !
La notice précise que cette coupe a été faite pour Charles V (né le jour de la Ste Agnès, un 21 janvier) et offerte à son frère Charles VI par Jean, Duc de Berry, lors d’une visite en Touraine en 1391. Les conflits entre Anglais et Français la font passer dans les collections royales britanniques, puis elle disparaît en Espagne au XVIIe siècle. Elle est au British Museum depuis 1892.
Tout en ayant une petite pensée pour cette valeureuse Agnès, je me suis dit que le vrai miracle, c’était de se trouver en plein centre de Londres au XXIe siècle, et de pouvoir observer une coupe qu’un roi de France a tenue entre ses mains il y a sept siècles, en Touraine qui plus est!

jeudi 16 juillet 2009

Un poisson rouge sur la place Meydan-e Shah

L’arbre chargé de fruits sait les mettre à portée des mains des passants

Proverbe persan
Le soleil se couchait à Ispahan, en Iran. Bientôt les réverbères allaient s’allumer sur l’immense Meydān-e Shah, la « place du roi » qui, avant Shah Abbas au XVIe siècle, s’appelait Naghsh-e Jahān ou « Carte du monde » (quel joli nom pour une place !). Lui, il était là, au beau milieu de la place, et il parlait d’un ton assuré des bâtiments qui la délimitaient : un palais à l’ouest, deux mosquées au sud et à l’est, le bazar.
Et j’ai pensé au voyage de Chanel en Italie avec le couple Misia et José Maria Sert. Le portrait du peintre que fait Chanel correspond mot pour mot à mon voyageur avec qui je partirais bien faire le tour du monde:

José Maria Sert était le compagnon de voyage idéal : toujours de bonne humeur, cicérone d’une érudition baroque et prodigieuse. Il m’emmenait à travers les musées, comme un faune à travers une forêt familière. Jojo savait tout, le catalogue des tableaux de Boltraffion, les itinéraires d’Antonello de Messine, la vie des saints, ce que Dürer avait gravé à 14 ans, quel vernis employait Annibal Carrache ; il pouvait disserter des heures sur l’emploi de la laque de garance chez Tintoret.

L’Allure de Chanel de Paul Morand
Le soleil couchant se devinait aux reflets rose-orangé de l'image. Il était tout à son récit que portait son anglais aristocratique... ce fameux Queen’s English qu’on essaye de nous inculquer à coups de cours de phonétique et d’enregistrements de la BBC. Il faut l’entendre prononcer le nom de Nabuchodonozor - Nebuchadnezzar en anglais... Dans sa bouche cela donne « Nebzar ». Il parle couramment français mais il a une façon de dire Voltaire et Encyclopédie, en essayant héroïquement de tenir à distance sa tenace langue maternelle, qui me ravit. C’est un conteur né et il pourrait tenir un halca (cercle de spectateurs) en haleine place Jamaâ El Fna à Marrakech que décrit si bien Juan Goytisolo (ici). Ou bien on pourrait l’imaginer éleveur de chevaux dans le Hertfordshire, faisant le tour du propriétaire dans les brumes du petit matin.Ce que j’aime c’est qu’il ne la ramène pas, qu’il ait un sens de l’humour et de l’auto-dérision très développé. C’est une de ces personnes charismatiques qui vous charment instantanément, sans rien faire, et qui vous transmettent leur énergie seulement en étant là, comme par osmose...
Alors bien sûr, arrivé au bout de ce billet on peut s'imaginer un coup de théâtre où on découvrirait que je ne parle pas d’un homme mais de mon poisson rouge, de mon portable ou d’un baba au rhum. Mais non... Et je ne sais pas si j’ai le coeur aussi grand que la Meydān-e Shah ou que la Jamaâ El Fna, mais ce qui est sûr c’est qu’il y tient une grande place.