vendredi 31 juillet 2009

Histoire de l'art

Trafalgar square: ses pigeons, son jet d’eau...Et la National Gallery.J’oubliais: la Nelson Column et au fond Big Ben. Je suis donc bien à Londres, aux portes d'un monde plus harmonieux, où l’extase est de mise... ainsi que le fou rire!Je me suis dirigée directement au niveau 2, salle 64 où se trouvent les tableaux des peintres de Cologne et de la Westphalie du XVe et du XVIe siècles et notamment ceux du Master of the Saint Bartholomew Altarpiece. Si on m’avait dit qu’un jour j’étudierais de si près ce tableau- ! L'amour, que dis-je, la Passion, mène à tout... si j’ose dire ! Je me moquais un peu de moi-même quand même...A la boutique du musée je me suis ensuite tenu de grands discours sur la réalité du monde, la beauté de l’inutile, la peinture et les produits dérivés aux prix exorbitants: les fleurs réelles de l’étang Shinobazu de Ueno, celles peintes par Monet qui finissent en décoration pour arbre de Noël...Les tournesols de Cordoue et du Val de Loire et ceux de Van Gogh en bougies...Imaginer qui pourrait acheter un pigeon de Trafalgar square en feutre a déclanché le rire qui couvait en moi...On pourrait écrire une thèse sur l’image des peintres que donnent leurs figurines. J'aimerais avoir un papy comme Leonardo da Vinci qui semble vouloir nous raconter une histoire...Van Gogh était un rouquin peu commode! On n'a pas osé lui raboter son oreille ! Il ne m’a pas mordue quand j’ai vérifié...Mais le plus sympa, c’est Monet, avec son air ahuri. C’est quand je me suis surpris à lui caresser le bonnet comme on le ferait à un ours en peluche que j’ai compris qu’il était temps pour moi de quitter la National Gallery...
...pour me rendre au Renoir voir un film!

jeudi 30 juillet 2009

Ô temps ! Emporte le vent (et la pluie, et la grisaille!)

Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps ta rage éludera-t-elle nos lois ? A quel terme s'arrêtera ton audace ? Quoi ! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien n'a pu t'ébranler ! Tu ne vois pas que tes projets sont découverts ? que ta conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts ? Penses-tu qu'aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison tu t'es rendu, quels complices tu as réunis, quelles résolutions tu as prises ? Ô temps ! ô moeurs ! Tous ces complots, le sénat les connaît, le consul les voit, et Catilina vit encore ? Il vit, que dis-je ? il vient au sénat ; il est admis aux conseils de la république ; il choisit parmi nous et marque de l'oeil ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons faire assez pour la patrie, si nous évitons sa fureur et ses poignards ! Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû t'envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux tous nous frapper.
Cicéron
Cette célèbre tirade de Cicéron devant le Sénat romain, c’est au temps que je l’adresse! Aux cieux anglais qui ne savent qu'être gris ! A la pluie anglaise qui ne cesse de tomber tous les jours, toutes les heures ! Aux sombres nuages anglais qui couvrent si bien nos têtes qu’ils nous font oublier jusqu’à l’idée de soleil ! Quoi ? il ferait donc chaud dans d’autres contrées ! Où, que j’y accoure dans l’heure ! On me dit qu’il fait chaud à Rome ? Que le soleil y est brûlant ! Que l’on y transpire ! Mais qu’est-ce que le soleil ? Le ciel peut-il être bleu après 5h du matin ? C’est possible ? Ô temps ! Ô temps ! je t’en conjure ! suspend tes nuages et ta pluie et ton vent ! C’est l’été, non ? Ou déjà septembre ?
Mais sous mon parapluie je m’égosille pour des prunes: je n’ai pas le talent de Marcus Tullius, alors le temps ne m’écoute ni ne m’entend, il pense même que de Cicéron je n’ai que le pois-chiche (attention, jeu de mots : cicéron en latin signifie pois-chiche !) mais moi... dans la tête!
Ceux qui ont un oeil de lynx auront reconnu ci-dessus Marc-Aurèle et non Cicéron (et je vous prie, ayez l’obligeance de ne pas ajouter « c’est pas carré » après le nom de l’illustre orateur !). De près, ce pauvre Marc-Aurèle (aucun lien non plus avec le casse-pied Marco-Faugiel) semblait transpirer sous la verrière du British Museum, sa peau scintillait comme jadis sur le forum.

mercredi 29 juillet 2009

Entre Rilke et la harpe

Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, maintenant que j’apprends à voir.

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke
Mon état d’esprit, en cette fin juillet, est exactement au point de rencontre, pitched, entre la phrase de Rilke et ce poème égyptien d’il y a 3409 ans. C’est mon cap, et j’ai mis très longtemps à réaliser que c’était mon caractère aussi et que je me sentais mal si j’allais trop d’un côté en négligeant l’autre. C’est dans cet équilibre que je me repose et que j’avance, et qu’une existence surabondante [peut jaillir] dans mon coeur (Rilke). C’est comme ça et c’est bien!

mardi 28 juillet 2009

Bergson et j'ai ouvert

Quel est l'objet de l'art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l'art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l'unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l'artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu'elles ont à nos besoins. Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles.
Henri Bergson
Nebamun, un riche notable du Temple d'Amun à Karnak, mourut en 1350 avant J.-C. Ces fresques proviennent des murs de sa tombe dont on ignore l’emplacement. (ici) L’artiste l’a représenté dans ses activités quotidiennes mais il est impossible de dire si celles-ci ont lieu ici-bas ou dans l’au-delà. Cette tension entre ces deux mondes nous renvoie à notre propre mortalité. On aurait bien envie nous aussi d’une tombe où l’on viendrait célébrer notre vie, une sorte d’installation avec des photos, des films, des extraits de lettres... Le seul fait de l'envisager nous ragaillardit et la reporte d'office aux calendes... grecques!

lundi 27 juillet 2009

La femme qui dort

Le premier aspect du sommeil est cette immobilité non tendue, un consentement à la pesanteur. Lorsque l’on s’est mis dans cette situation et que l’on est en quelque sorte répandu sur une surface bien unie, quand ce serait la terre ou une planche, on ne sait pas longtemps qu’on y est. Aussitôt, par cette immobilité même, par cette indolence, par cette espèce de résolution que nous prenons de ne lever même pas un doigt sans impérieux motif, les choses cessent d’avoir un sens, une position, une forme; le monde revient au chaos; d’où souvent des erreurs ridicules, qui marquent un réveil d’un petit moment. Mais la venue du sommeil est surtout sensible par ceci que je ne réfléchis pas sur ces erreurs. Ce triangle du ciel m’a paru être un chapeau bleu; mais cette sotte pensée annonce le réveil.
Alain (1868-1951)
Cette Romaine dort, d’un sommeil de plusieurs siècles, au vu et au su des visiteurs du British Museum, entre deux poteries éméchées. Elle semble dans un tel abandon, un tel contentement, que je l’envie.
J’imagine qu’elle fait la sieste dans sa « villa des Laurentes, située à dix-sept mille pas de Rome », alanguie sur une couche de sa « belle salle à manger qui s'avance sur la plage, et que les vagues, quand la mer est soulevée par le vent d'Afrique viennent, de leurs flots brisés déjà et mourants, baigner doucement. » (Pline le Jeune)
Quand elle se réveillera elle ira sans doute piocher dans son « armoire qui [lui] sert de bibliothèque » un de ces livres « qu'on relit souvent ». Au théâtre à Rome peut-être a-t-elle vu une représentation d’Hippolythus d’Euripide alors elle a dû relire, dans Les Héroïdes d’ Ovide, la lettre que Phèdre envoie au « fils de l’Amazone » :

C'est quelque chose que de cueillir à pleines mains des fruits dans un verger ; que de détacher d'un doigt délicat la rose qui vient d'éclore. Oui, si Junon m'offrait le dieu, son frère et son époux, il me semble qu'à Jupiter je préférerais Hippolyte. Déjà même, pourras-tu le croire ? je suis entraînée vers un art jusqu'alors inconnu pour moi ; je veux, d'une course rapide, suivre aussi les bêtes fauves ; tes goûts sont devenus ma loi. Je voudrais parcourir l'étendue des forêts, presser le cerf dans les toiles, exciter, sur la cime des monts, l'ardeur d'une meute ; je voudrais, d'un bras vigoureux, lancer le javelot tremblant, ou reposer mon corps sur un frais gazon. Moi seule je connais l'amour secret qui me brûle. (ici)

Si je l’avais pu, c’est vers les épigrammes décapants du sulfureux Martial (ici), le poète si irrévérencieux originaire de l’auguste Bilbilis en Espagne et dont tout Rome a le nom sur les lèvres, que j’aurais guidé sa main à son réveil. Ce « joyeux convive », ce « commensal aimable » serait parfait pour une soirée d’été. Mais pour l’instant, laissons-la rêver à jamais au bel Hippolythe, sur sa confortable couche, entre deux poteries, dans une vitrine du British Museum.

dimanche 26 juillet 2009

C'est revenu...

Pendant ces deux ou trois jours, elle avait contemplé son jardin familier avec des yeux profondément passionnés. Il fallait faire l’expérience de partir parfois en voyage. Ce jardin n’avait pas spécialement d’intérêt, mais on y respirait l’odeur des pins, on pouvait contempler les montagnes de Rokkô, regarder un ciel clair et elle trouvait qu’il n’y avait pas, entre Kobe et Osaka, d’endroit plus calme et plus agréable à habiter. En revanche, comme Tokyo était agité, poussiéreux, gris, déplaisant ! Elle disait parfois à O Harou :
- Tu as eu de la chance d’aller voir Nikkô. Mais, pour moi, il n’y a rien d’intéressant à Tokyo. Rien ne vaut son chez soi.

Quatre soeurs de Tanizaki

C’est revenu, l’envie d’aller au Japon. Ou peut-être est-ce seulement l’attrait du lointain, de la découverte, de la remise en question totale ? Une envie de briser les chaînes?
Je pensais que je n’irais pas cette année. J’ai d’autres envies, d’autres intérêts me disais-je, comme si leurs coexistences étaient impossible et la passion pour le Japon obligatoirement exclusive. J’évoquais toutes les destinations possibles où je pourrais aller passer quelques jours ce Noël : Florence et Venise, Madrid et Séville, Prague et Berlin.
Mais les moments passés là-bas se sont remis à se superposer sur ma vie quotidienne. C’est de saison : je reçois carte postale sur carte postale de ma fabrique de souvenirs personnelle qui ne demande qu’à être délocalisée pour accroître sa production !

samedi 25 juillet 2009

Une araignée dure de la feuille

Quand j’y pense
je ne comprends pas
pourquoi cet ordre
et cette majesté de l’araignée

Avec le Vent d’Abbas Kiarostami

C’est l’été en Angleterre, alors il y a des orages accompagnés de tonnerre et d’éclairs, des bourrasques... De temps en temps il y a du soleil et, à l’occasion, il fait chaud. C’est ainsi qu’une feuille, emportée par le vent d’été fripon, s’était égarée sur la toile de l’araignée qui, depuis le mois de juin, a élu villégiature au coin de la fenêtre de ma cuisine. Quel combat, quelle agitation pour l’en faire partir. Peut-être aurait-elle effarouché les moucherons inconscients ?
Chaque année une araignée de la mêmes espèce vient passer l’été dans le coin de la même fenêtre, ce qui me fait croire que dans le Guide du Routard de Londres pour Araignées, on lui accorde 5 étoiles. La nourriture y est bonne apparemment vu les gros casse-croûtes dont mon estivante se régale – toujours quand je suis moi-même en train de me préparer une bonne tartine de confiture...
Je l’ai vue toute petite, et jour après jour grossir. Quand il pleut, elle s’abrite, le reste du temps elle guette, immobile, le passage du marchand d’insectes. Si elle s’absente le matin c’est pour mieux apparaître au coucher de soleil. Mais toujours je la vois raccommoder sa toile, comme un campeur qui remonterait sa tente après le passage d’une tempête. Et bien sûr que j’en ai peur !
The spider is busy with her web
as though she too were getting ready
for a caller this evening
Poème de Soto’ori Hime, Kokinshû, no. 1110

vendredi 24 juillet 2009

Ma Berma à moi

«Tu aimes beaucoup Andromaque et Phèdre?» demanda Saint-Loup à son oncle, sur un ton légèrement dédaigneux. «Il y a plus de vérité dans une tragédie de Racine que dans tous les drames de Monsieur Victor Hugo», répondit M. de Charlus. «C’est tout de même effrayant le monde, me dit Saint-Loup à l’oreille. Préférer Racine à Victor c’est quand même quelque chose d’énorme!» Il était sincèrement attristé des paroles de son oncle, mais le plaisir de dire «quand même» et surtout «énorme» le consolait.

Marcel Proust
Au Lyttelton theatre, le rideau est métallique et il s’ouvre comme l’oeil d’un reptile. Le décor de Phèdre de Racine, avec Helen Mirren dans le rôle titre, se dévoile au fur et à mesure par son milieu. On distingue du jaune et du bleu. La pierre d’un palais, les rayons du soleil, le ciel et la mer, se partagent ces couleurs. Et si l’énorme rocher, qu’un géant semble avoir déposé à cet endroit, peut lui voler la vedette, c’est vers le pan droit de la scène bleu vif, que se portait tous mes regards. Cette terrasse baignée de soleil surplombant la Méditerranée que j’avais imaginée la veille, existait bel et bien à Londres, et ses rayons factices, et son ciel de peinture, me semblaient le digne séjour des dieux. Hippolyte, le superbe ennemi, ressemblait à une gravure de mode, avec treillis, godillots, et marcel noir laissant voir des muscles saillants fort appétissants. Pour un oui ou pour un non il allait s’abreuver à un robinet sur le côté de la scène - il fait si chaud sous les regards ardents de l’Olympe ! - et après que Phèdre lui déclare son amour, il ouvre le robinet à fond et s’asperge à grande eau. C’est dommage car c’est comique. Quand Phèdre s’adresse à lui – La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ! hurle Helen Mirren, adossée à l’immense rocher dans une scène d’une beauté incroyable - l’insensible Hippolyte se tient immobile, comme un mannequin qui, arrivé au bout d’un podium, se donne en pâture aux regards du public et aux flashs des photographes, poing sur la hanche, dans une pose provocante, avant de repartir dans les coulisses. Et même en le voyant de loin et de profil, j’aurais voulu un instant être la fille de Minos et de Pasiphaé ou mieux, celle qui l’incarnait si magnifiquement sur scène ! Mais je crois que je ferais le désespoir de mon metteur en scène car en déclamant « J’oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire », devant le beau Dominic Cooper (l’amant dans le film The Duchess), ce vers-là ne serait pas du théâtre !

jeudi 23 juillet 2009

Regarder avec joie une zone bleue et fluide

...l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu’il habite, sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné. Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu’il en exprime, fait apparaître dans une clarté surnaturelle sa grand’mère ou sa fiancée, en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réellement. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à approcher nos lèvres de la planchette magique...
Marcel Proust
« Bonjour! » me dit, au saut du lit, une voix venue de Monte-Carlo. « Je suis sur le balcon, et tu sais ce que je vois ? La mer ! Elle est d’un bleu ! »
Et moi, machinalement, me sentant si proche de cette voix, je suis allée à ma fenêtre pour vérifier que l’on me disait vrai... Un peu comme si nous étions arrivés à Monte-Carlo de nuit, que nous venions de nous lever et de tirer les rideaux.
Je n’étais pas dans la pièce à côté, et ce n’est donc pas avec un regard marin à la Paul Valery que j'ai contemplé le spectacle de ma rue ce jour-là - béton, bitume et ciel gris souris. Nul rayons qu’émet l’azur lumineux et résistant des eaux pour éblouir ma vue...
Mais la magie de cette voix ensoleillée a fait que l'espace d'une demi-seconde j'ai anticipé la mer, la mer, toujours recommencée comme si on avait agité sous mes yeux un plan de Du côté de la côte d’Agnès Varda ou plutôt comme si un prince charmant, pour l’amour de moi, avait redessiné ma rue, avait détourné la Tamise, y avait déversé des litres de peinture bleue, juste pour me faire croire que j’étais à ses côtés.

mercredi 22 juillet 2009

Peur de son ombre

Qu’est-ce qu’elle était belle et instructive l’expo sur Henry VIII à la British Library (ici) ! On fête le 500e anniversaire de son accession au trône. On y apprend vraiment tout sur les enjeux dynastiques, politiques et religieux de l’époque. Le Camp du Drap d’Or, la rencontre au sommet entre François Ier et Henry VIII, est un épisode historique qui me fascine depuis le collège, et à l’expo on peut voir plusieurs gravures sur le sujet.
J’y ai passé près de 3h, tant il y a de documents intéressants et précieux : des tableaux; des gravures; des dessins; des objets; d’énormes livres enluminés; des livres de chevet du roi et de ses reines successives ; des traités de paix avec leurs énormes sceaux ; des lettres d’amour du roi à l’infortunée Anne Boleyn ; des lettres de Thomas More et du Cardinal Wolsey... et surtout la vaste documentation qu’avait réunie le roi pour l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon...
A ce sujet j’ai cru avoir une hallucination : au centre d’une galerie on a réuni des exemples de pages tirées de ces énormes compilations. Et pour connaître leur provenance – le roi avait réuni des milliers de livres venus de toutes les bibliothèques du royaume dans lesquels il cherchait des arguments pour l’annulation – il suffisait d’appuyer sur un bouton. Se dessine alors un chemin lumineux qui part du document devant lequel vous vous tenez et qui va jusqu’au livre dont il est tiré et qui s’illumine aussi.
La première fois que j’ai relâché le bouton, j’ai vu sur le sol la silhouette d’un homme qui se dirigeait vers mon ombre, s’arrêtait, brandissait un poignard, et puis se mettait de face, bras écartés et poings sur les hanches, la position fétiche du roi dans toute sa majesté! La première fois j’étais tétanisée et c’était bizarre de vouloir s’échapper et en même temps de vouloir regarder ce qui allait arriver à sa propre ombre!

mardi 21 juillet 2009

A 6-foot-3-inch rabbit

Elwood P. Dowd (James Stewart) sort de chez lui. Sur le seuil de la porte il s’efface pour laisser passer quelqu’un qu’on ne voit pas. C’est de la bouche de sa soeur Veta qu’on apprendra plus tard que son meilleur ami, son confident, s’appelle Harvey. Harvey est un lapin géant et invisible ! C’est stupéfiant !
Ce film de Henry Koster, qui date de 1950, est hilarant, notamment pour ses quiproquos : par exemple quand Veta explique au psy de l’asile cette situation c’est elle qui se fait enfermer !
Mais il n’est pas seulement à mourir de rire, il est émouvant aussi. Elwood est un doux dingue attachant et ce sont les autres, ceux qui sont supposés être équilibrés, qui sont incohérents, coincés, stressés, déprimés et violents.
Quand le directeur de l’asile se met à voir le lapin aussi, devant les portes qui s’ouvrent comme poussées par une main invisible, quand Veta et Wilson (le gros bras de l’asile) sont victimes de tours de passe-passe, en tant que spectateur vous souhaitez le voir ce fameux lapin-ange gardien... ce qui est un souhait complètement fou d’ailleurs!
A la fin du film, le directeur et Elwood demandent au lapin de choisir, et bizarrement Harvey choisit le directeur de l’asile. Je suis sûre que mon regard était fixé sur la place vide où Harvey était sensé être ! Le pouvoir de suggestion du cinéma est si formidable... Harvey choisit le directeur. J’ai cru que le directeur avait joué le jeu de Elwood pour le guérir car Elwood semble « normal » en quittant l’asile. Mais soudain les portes s’ouvrent et Harvey rejoint Elwood. En fait c'est avec nos nerfs de spectateurs qu'Harvey jouait! Et on les voit s’éloigner... du moins on voit Elwood un bras serrant la taille invisible du lapin géant.

lundi 20 juillet 2009

Le surgir rouge dans la poitrine

C’est la personne pleine de soi que je dois aimer
à qui je suis due
La personne que si j’la rencontre
Dès que...
Et quand...
Et où qu’ce soit
En quelle terre
En quel siècle
L’adorant dès le premier instant, depuis toujours
Parce qu’il en fut décidé ainsi cette fois-là
L’autre fois, dont j’ai tout oublié
Sauf le surgir rouge dans la poitrine.

Hélène Cixous
Texte pour Le Théâtre ouvert
(France Culture, 18 novembre 1982)
Je ne comprends pas toujours grand chose aux textes d’Hélène Cixous, mais pour celui-ci nul besoin d'explication de texte!

dimanche 19 juillet 2009

La pâtisserie chez Nietszche et Kafka

Je suis d’abord contre les cafés Biard, parce que je crois qu’on ne peut y consommer que du café noir. Il s’avère qu’on y sert également du lait, encore que ce soit avec une mauvaise pâtisserie spongieuse. Ces cafés devraient se procurer de meilleurs gâteaux, c’est à peu près la seule idée qui me vient pour améliorer Paris.

Journal de Kafka, Septembre 1911
Plus tard c’est en malade que Nietzsche visitera Lucerne, Lugano, Manheim, Nuremberg, Sorrente, Bayreuth, San Remo, Menton, Monaco, Nice, Gênes ou Hambourg, en dînant presque partout d’un morceau de gâteau et d’une tasse de thé. (Entendu sur France Culture)
J’aurais bien aimé être à la place de Max Brod lors du voyage qu’il effectue en Europe (ils suivent presque l’itinéraire de Nietzsche) avec Kafka à partir du 26 août 1911. Nous serions allés ensemble voir Carmen à l’Opéra Comique à Paris, et c’est moi qui l’aurais arrosé des pieds à la tête d’eau de Seltz dans le café en face du théâtre. « Je suis si fatigué que je n’en puis plus de rire » écrit-il. J’aimerais savoir à quoi ressemblait son rire...

samedi 18 juillet 2009

L'envers des jours pluvieux

Venise n'est pas en Italie
Venise, c'est chez n'importe qui
C'est n'importe où, c'est important
Mais ce n'est pas n'importe quand
Venise, c'est quand tu vois du ciel
Couler sous des ponts mirabelles
C'est l'envers des matins pluvieux
C'est l'endroit où tu es heureux

Serge Reggiani
Pour les matins pluvieux, du point de vue de la météo, nous sommes gâtés en ce moment, et même pour les après-midi pluvieux, les soirs pluvieux... Alors il faut aller à Little Venice, s’asseoir au bord du canal, avec un bon parapluie, pour trouver un peu de soleil, même si c’est pas dans le ciel !

vendredi 17 juillet 2009

Je sais à quelle sainte me vouer...

In the summer
I stretch out on the shore
And think of you
Had I told the sea
What I felt for you,
It would have left its shores,
Its shells,
Its fish,
And followed me.
Nizâr Qabbânî
Hier, à la fac, j’ai lancé à la cantonade que je fermais boutique et que je prenais mes quartiers d’été. En mettant le pied dehors, l’air avait déjà un parfum de vacances...
Quel luxe de pouvoir traverser le British Museum pour aller prendre son bus ! J’ai soudain eu envie de m’y attarder un peu, de choisir un objet au hasard, de bien l’observer, et de me concentrer sur sa notice. On s’amuse comme on peut, n’est-ce pas ? Alors j’ai déambulé ici et là, parmi les touristes, dédaignant les momies, les mosaïques romaines, les casques saxons, pour m’arrêter, au 3e étage, sur une coupe en or massif, une sorte de graal étincelant (ici) dont les émaux dépeignaient - quelle surprise ! - des scènes de la vie et les miracles de Ste Agnès ! Il faut le faire ! Il y a des millions d’objets au BM !
Pauvre Agnès... emprisonnée dans un bordel pour avoir refusé de se marier avec Procopius sous le règne de Constantin au IVe siècle de notre ère. Bien bonne de ressusciter ce même Procopius après qu’un démon l’a étranglé... Puis les ingrats essayent de la brûler, malgré ce miracle, mais comme les flammes ne l’atteignent pas, on la tue avec une lance. De plus, sa soeur, Erementiana, est lapidée !
La notice précise que cette coupe a été faite pour Charles V (né le jour de la Ste Agnès, un 21 janvier) et offerte à son frère Charles VI par Jean, Duc de Berry, lors d’une visite en Touraine en 1391. Les conflits entre Anglais et Français la font passer dans les collections royales britanniques, puis elle disparaît en Espagne au XVIIe siècle. Elle est au British Museum depuis 1892.
Tout en ayant une petite pensée pour cette valeureuse Agnès, je me suis dit que le vrai miracle, c’était de se trouver en plein centre de Londres au XXIe siècle, et de pouvoir observer une coupe qu’un roi de France a tenue entre ses mains il y a sept siècles, en Touraine qui plus est!

jeudi 16 juillet 2009

Un poisson rouge sur la place Meydan-e Shah

L’arbre chargé de fruits sait les mettre à portée des mains des passants

Proverbe persan
Le soleil se couchait à Ispahan, en Iran. Bientôt les réverbères allaient s’allumer sur l’immense Meydān-e Shah, la « place du roi » qui, avant Shah Abbas au XVIe siècle, s’appelait Naghsh-e Jahān ou « Carte du monde » (quel joli nom pour une place !). Lui, il était là, au beau milieu de la place, et il parlait d’un ton assuré des bâtiments qui la délimitaient : un palais à l’ouest, deux mosquées au sud et à l’est, le bazar.
Et j’ai pensé au voyage de Chanel en Italie avec le couple Misia et José Maria Sert. Le portrait du peintre que fait Chanel correspond mot pour mot à mon voyageur avec qui je partirais bien faire le tour du monde:

José Maria Sert était le compagnon de voyage idéal : toujours de bonne humeur, cicérone d’une érudition baroque et prodigieuse. Il m’emmenait à travers les musées, comme un faune à travers une forêt familière. Jojo savait tout, le catalogue des tableaux de Boltraffion, les itinéraires d’Antonello de Messine, la vie des saints, ce que Dürer avait gravé à 14 ans, quel vernis employait Annibal Carrache ; il pouvait disserter des heures sur l’emploi de la laque de garance chez Tintoret.

L’Allure de Chanel de Paul Morand
Le soleil couchant se devinait aux reflets rose-orangé de l'image. Il était tout à son récit que portait son anglais aristocratique... ce fameux Queen’s English qu’on essaye de nous inculquer à coups de cours de phonétique et d’enregistrements de la BBC. Il faut l’entendre prononcer le nom de Nabuchodonozor - Nebuchadnezzar en anglais... Dans sa bouche cela donne « Nebzar ». Il parle couramment français mais il a une façon de dire Voltaire et Encyclopédie, en essayant héroïquement de tenir à distance sa tenace langue maternelle, qui me ravit. C’est un conteur né et il pourrait tenir un halca (cercle de spectateurs) en haleine place Jamaâ El Fna à Marrakech que décrit si bien Juan Goytisolo (ici). Ou bien on pourrait l’imaginer éleveur de chevaux dans le Hertfordshire, faisant le tour du propriétaire dans les brumes du petit matin.Ce que j’aime c’est qu’il ne la ramène pas, qu’il ait un sens de l’humour et de l’auto-dérision très développé. C’est une de ces personnes charismatiques qui vous charment instantanément, sans rien faire, et qui vous transmettent leur énergie seulement en étant là, comme par osmose...
Alors bien sûr, arrivé au bout de ce billet on peut s'imaginer un coup de théâtre où on découvrirait que je ne parle pas d’un homme mais de mon poisson rouge, de mon portable ou d’un baba au rhum. Mais non... Et je ne sais pas si j’ai le coeur aussi grand que la Meydān-e Shah ou que la Jamaâ El Fna, mais ce qui est sûr c’est qu’il y tient une grande place.

mercredi 15 juillet 2009

Musique au coeur

Une des premières choses que j’avais faites en débarquant à Londres, c’était d’aller chez un disquaire d’Oxford street pour m’acheter des... cassettes de mes chanteurs préférés de l’époque : les Smiths, Microdisney, les Pet shop Boys, Marc Almond et même Def Leppard dont j’aimais le batteur qui n’avait qu’un bras, comme je l’avais lu dans Rock&Folk. De ces premiers achats, du walkman sur lesquels je les écoutais, il ne me reste rien.
Quelques années plus tard, pour inaugurer mon discman, j’avais acheté un CD de David Byrne, un de Berlioz et pour couronner le tout, un des Gypsy Kings ! Vraiment, je me cherchais... Eux aussi ont disparu, sans regret.
Il y a peu, quand je suis rentrée chez moi avec mon magnifique lecteur mp3 dernier cri, j’ai choisi d’y télécharger en premier Devendra Banhart, le seul dont je ne me lasse pas. Il est inclassable et versatile ; sa voix part dans tous les sens ; ses paroles, en anglais ou en espagnol, sont sans queue ni tête, romantiques ou burlesques ; sa musique peut être aussi mélodieuse que déstructurée ... mais malgré tout, il y a de la méthode derrière sa folie. Il me fait penser à Jean-Louis Murat, au catalan Manolo García et même, à Paolo Conte (petit clin d’oeil à Christine). Sans eux, je n’écouterais plus de chansons.

mardi 14 juillet 2009

Rouge baiser

Every time I kiss you
After a long separation
I feel
I am putting a hurried love letter
In a red mailbox.
Nizâr QabbânîDans les rues de Londres, des boîtes aux lettres datent d’Edward VII Et d’autres du règne d’Elizabeth IIIl a fallu une grève des postes... Et d’un poème... pour que je m’en aperçoive!Light is more important than the lantern,
The poem more important than the notebook,
And the kiss more important than the lips.
My letters to you
Are greater and more important than both of us.
They are the only documents
Where people will discover
Your beauty
And my madness.
Nizâr Qabbânî

lundi 13 juillet 2009

En lisant Mahmoud Darwich - La clé des Songes

« ... comme Nizâr Qabbânî, j’ai fouillé ma poche à la recherche de la clé de ma vieille maison. » écrit Mahmoud Darwich dans le texte cité il y a trois jours. La Sherlock Holmes qui sommeille en moi ne pouvait se satisfaire de tourner la page en laissant cette phrase à son mystère. Une fois l’identité du poète établie, j’ai fouillé partout pour trouver à quoi Darwich faisait allusion. Eurêka ! Voici le fruit de mes recherches : en août 1955, Nizâr Qabbânî ou Nizar Kabbani - que j’aime ces noms aux multiples orthographes quand on s’accroche à celle du nôtre en Europe... - diplomate en poste à Londres, se rend pour la première fois en voyage d’agrément en Espagne. Il visite Madrid, Séville, Grenade et Cordoue et prend « notes » de ses premières impressions de voyage. Un thème le fascine : la mémoire d’Al-Andalus dans l’Espagne des années 1950. Et je l’ai trouvé ce fameux poème auquel fait allusion Mahmoud Darwich ! Dans les rues de Cordoue, j’ai souvent mis la main dans ma poche pour en sortir la clé de ma maison de Damas...
Por las calles de Córdoba,
a menudo,
me he metido la mano en el bolsillo
para sacar la llave
de mi casa en Damasco
Las aldabas de cobre de las puertas,
las macetas de dalias y de lilas,
las albercas del centro, como la azul pupila de la casa,
los jazmines que trepan por la alcoba
y nos caen por encima de los hombros,
la fluente, que es la niña mimada de la casa,
y canta sin descanso.
Y arriba, las alcobas
—¡oh, qué gratos refugios de fresco—
Todo,
todo el mundo dichoso y perfumado
que rodeó mi infancia de Damasco,
me lo he encontrado aquí
Oh, sí señora mía!,
que me contemplas desde tu celosía,
no temas.
Si me lavo las manos en tu fuente pequeña,
o si arranco
uno cualquiera de tus jazmines.
No,
no temas si luego
subo la escalera a una alcoba pequeña,
una alcoba pequeña que dé al Norte,
de soleadas ventanas
y lilas que desborden los visillos
No temas
Una alcoba pequeña que dé al Norte,
y con la canta hecha por mi madre
Les rues de Cordoue au parfum de jasmin, le chant des fontaines, les femmes dissimulées derrière leurs jalousies, tout rappelle au poète son enfance à Damas. Ce poème m’a fait penser aux clés toutes rouillées que l’on trouvait dans les souks au Maroc et qui me faisaient imaginer les portes qu’elles avaient ouvertes jadis. Une histoire m’a toujours fascinée : certaines familles de Fez se transmettraient de père en fils, depuis cinq siècles, la clé de leur maison de Cordoue ou de Grenade dont on pleurerait encore la perte... Comme je les comprends!

dimanche 12 juillet 2009

En lisant Mahmoud Darwich - Cordoue

Je suis allée à Cordoue moi aussi, comme Mahmoud Darwich et Nizâr Qabbâni, c’est certain, sinon d’où me viendraient ces photos de la Grande Mosquée, la Mezquita devenue cathédrale, dont les piliers de marbre noir et les arches en briques et pierres blanches sont célèbres ? Ce voyage date de 1992 car à part 3 photos de la mosquée, je n’ai ramené de Cordoue que des clichés de statues romaines et autres amphores prises au Musée Archéologique.
C’est bien en 1992 que je vouais une passion échevelée à Cicéron, Pline l’Ancien et son neveu Pline le Jeune – un ex-libris des Tusculanes de Cicéron l’atteste. Je me revois maintenant lire L’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien dans l’avion pour Malaga.
I et II Du concombre sauvage. III. De l'étatérium .IV. Du concombre serpentin ou erratique V. Du concombre cultivé. VI. Du pépon. VII. De la courge. VIII. De la coloquinte. IX. Des raves. X. De la rave des champs. XI. Des navets appelés bunions et bunias. XII. Du raifort sauvage et de l'armorocia. XIII. Du raifort cultivé.
Histoire Naturelle (index du Livre XX) de Pline l’Ancien
Le récit de sa mort, le 24 août 79, sur une plage près de Pompéi, asphyxié par les fumées toxiques du Vésuve alors qu’il cherchait à porter secours à des amis touchés par la catastrophe, racontée par Pline le Jeune dans une lettre à Tacite me tirait des larmes. Quant à l’assassinat de Cicéron en 43 av. J.-C., près de Formiae, sous la plume de Plutarque... j’aurais voulu être sur place pour arrêter ses meurtriers et je vouais Marc-Antoine aux gémonies.
Alors je suis bien allée à Córdoba, lejana y sola, comme l’écrit Lorca dans un poème où un cavalier voit la mort le regarder du haut des murs de Cordoue et pense qu’il n’atteindra jamais sa destination. Il y avait d’immenses champs de tournesols aux abords de la ville. La façade de mon hôtel était recouverte de pots de géraniums, comme c’est la coutume en Andalousie. Sur la petite place en face du musée archéologique, à l’heure de la sieste, je m’étais assise au bord d’une fontaine. L’eau était glacée et j’aurais bien aimé me plonger tout entière dans son bassin ! Toute la journée j’avais eu l’impression de brûler vive tant le soleil était ardent : j’ai toujours dans les yeux ces bougies qui fondaient comme neige au soleil aux pieds d’une statue de la Vierge, sur un pont enjambant le Guadalquivir.

samedi 11 juillet 2009

En lisant Mahmoud Darwich - Nizâr Qabbâni

Les portes en bois de Cordoue ne m’invitent pas à entrer porter le salut de Damas à un jet d’eau et un jasmin. Je parcours les ruelles étroites par une douce journée printanière, ensoleillée. Je marche léger comme si j’étais mon invité et l’invité de mes souvenirs (...). A Cordoue, je me suis arrêté devant la porte en bois d’une maison et, comme Nizâr Qabbâni, j’ai fouillé ma poche à la recherche de la clé de ma vieille maison.

A Cordoue de Mahmoud Darwich dans La Trace du Papillon
Nizâr Qabbâni... ce ne pouvait être que le nom d’un poète, d’un sage, d’un conteur du temps jadis, un personnage des Mille et une Nuits. Mais non : il était Syrien et bien mon contemporain, et qui sait, mon voisin, puisqu’il est mort à Londres en 1998. J’ai lu des poèmes de lui qui m’ont émue et entendu l’un d’entre eux – L’école de l’amour - chanté par Kazhem el Saher, le chanteur numéro 1 du Moyen Orient (ici) : Votre amour, madame, m'a fait entrer dans la cité de la tristesse... J’ai aussitôt texté une amie marocaine: Ilham, ma chère Ilham, tu connais Madrassa al Hob? Tu connais Kazhem el Saher ? Elle connaissait, bien entendu. Et je me suis demandé, la tête dans les mains, combien de choses je ne connaissais pas encore et qui allaientt me faire tourner comme un derviche sur moi-même, de joie et de reconnaissance...

vendredi 10 juillet 2009

Petit cachottier

Il y a des nouvelles qui rendent la vie belle et promettent des lendemains qui chantent. Ainsi j’ai appris qu’au Japon, Haruki Murakami venait de publier un nouveau roman de 1060 pages, en deux volumes, intitulé 1Q84, un livre à la Orwells (Q = ku = 9 en japonais donc le titre se dit 1984) et dont l’expression-clé serait: « Dans votre ciel, combien flottent de lunes ? ». C’est déjà un best-seller au bout de deux semaines. A des moments comme ça je me mords les doigts de ne pas avoir fait japonais première langue! Vivement la traduction ! Il y a de quoi se sentir heureux, non ?
A lire aussi ceci, qui m'a fait beaucoup rire!

jeudi 9 juillet 2009

Balcons littéraires (enfin, presque)

De son balcon, avec vue plongeante sur la bananeraie et les plantations de canes à sucre, on sentait la présence de la mer là-bas, au delà du Castillo et des petites maisons blanches du pueblo. Je venais chez elle prendre le café, juste avant le départ pour la plage où nous passions de longs après-midi. Je la considérais un peu comme ma grand-mère. Dans un coin de ce balcon, à l’abri des intempéries, il y avait une bibliothèque en bambou, la même que l’on voyait sur tous les balcons alentours. On y trouvait, toujours poussiéreux, toujours jaunis, des romans de gare, d’aéroport ou d’aires d’autoroute. Des livres sans importance – ceux qu’on aimait vraiment, qu’on avait achetés spécialement pour ce séjour, repartaient dans nos valises à la fin des vacances. D’un été sur l’autre nous avions le temps d’oublier leur intrigue, alors ils nous semblaient inédits quand nous les piochions de nouveau sur l’étagère. On se les prêtait, plutôt on se les échangeait, car ils ressemblaient tellement aux nôtres qu’une fois lus, on les rangeait sur nos propres étagères. Leurs propriétaires ne nous les réclamaient jamais. Au bout de quelques années, le stock d’origine s’était renouvelé à notre insu, et nous nous retrouvions avec la bibliothèque de la voisine sur notre balcon.Il y a de cela bien longtemps... Aujourd’hui, des constructions ont grignoté les bananiers et les canes à sucre, et je parie que ce sont à Marc Lévy, Guillaume Musso et Amélie Nothomb qu’Agatha Christie, Heinz Günter Konsalik et Guy Des Cars ont cédé le pas sur ces balcons andalous où je n’irai plus jamais siroter de café. Tant mieux pour la littérature!

mercredi 8 juillet 2009

Spectacle permanent

Un cri déchire le silence du petit matin et je me précipite à la fenêtre... Qu’est-ce que le corbeau du voisinage m’a concocté comme show ce matin ? Pour rien au monde ne voudrais-je rater la gymnastique matinale de Monsieur du Corbeau... et pas besoin du moindre ticket pour cette pièce toujours très théâtrale!Mais il n’est pas seul dans cette gym en plein air, et l’intrus au ventre bleu - une mésange ? - fait mine de l'ignorer royalement.Ce qui a l'heur d'irriter mon sportif ailé : qui ose faire des cabrioles sur son tatami ? Ça ne se passera pas comme ça !Doux conciliabule ou dialogue de sourds toutes plumes hérissées?Mon sportif du dimanche jette l’éponge et s'en va rouler ses mécaniques sous d'autres cieux.Ces oiseaux me font aimer ces vieilles cheminées que le chauffage central a condamnées. J'ai l'impression, en les regardant, que Mary Poppins va en surgir suspendue à son parapluie!Je me demande ce que celle-ci a de spécial, pour qu’on veuille la défendre becs et ongles comme le moulin de Valmy?

Mince! il a repéré la paparazzi! Il est temps de voler quelques minutes encore au sommeil...

mardi 7 juillet 2009

"La simplicité du génie, tout est là"

Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon.
Tout était sans dessus dessous dans la famille Oblonski...

Anna Karénine de Tolstoï

Je l’avais lu pour la première fois il y a 20 ans environ. En Espagne, au bord d’une piscine ou de la mer, entre deux baignades. Ses deux volumes à la typographie minuscule en portent encore la trace : pages gondolées, couleur jaunâtre de la tranche plus claire à l’emplacement de mes doigts. Ce n’est qu’en regardant dernièrement une adaptation de la BBC de 1978 que j’ai réalisé qu’il me fallait relire ce pavé de plus de 1000 pages auquel je n’avais pas compris grand chose.

10 épisodes d’une heure. Tournage en studio avec un seul extérieur: nous sommes à Saint-Pétersbourg, il neige, un traîneau s’arrête devant un bâtiment aux murs jaunes. Un train, essentiel pour le début et la fin du roman. De magnifiques robes, des bijoux étincelants, de beaux uniformes et des tuniques de paysans en laine blanche. Générique basique. Et des acteurs anglais prodigieux.

J’étais un peu dubitative quand le Comte Alexei Kirillovich Vronsky fait son entrée en scène. Mais je l’ai vite trouvé irrésistible. « Partout où vous serez, je veux être » susurre-t-il à la belle Anna Karénine. Au fil des épisodes je n’ai plus pu m’en passer, jusqu’à en rêver.

Aujourd’hui je me suis procuré la nouvelle édition en Livre de poche. Un seul volume tout blanc d’où se détache le noir de la chevelure de l’héroïne du roman. Pas de mer à l’horizon, pas de risques d’éclaboussures, et l’impression de lire cette histoire pour la première fois, avec des yeux et un coeur neufs.

lundi 6 juillet 2009

En dansant la javanaise...

Jamais le British Museum n’aura eu de membre plus assidue : au fil de l’été, à moi la turbulente histoire du château-fort de Tutbury dans le Staffordshire, la symbolique des arbres dans la peinture indienne contemporaine, les rituels de l’Udayagiri - le site-clé de la dynastie Gupta, et la finesse des céramiques chinoises de la Sir Percival David Collection! Et cet après-midi-là, j’inaugurais cet alléchant programme avec des films sur les danses de la cour royale de Java qu’accompagne un ensemble musical traditionnel, le Gamelan.Descendre dans le sous-sol du British Museum, c’est impressionnant. Marches incrustées de fossiles, murs nus, lumières tamisées, ambiance feutrée, silence respectueux : on oublie très vite la foule des visiteurs au-dessus de nos têtes. Et quel espace ! Aidés par une architecture dépouillée, on croirait pénétrer dans les entrailles d’un temple antique pour se faire initier aux mystères d’Eleusis !
L’auteure des films avait beau nous avoir prévenus que sa caméra était rudimentaire et qu'elle ne savait pas s’en servir, la déception fut grande. On n’y apprenait pas grand chose sur la danse javanaise : on ne voit jamais une danse de plus de trente secondes, aucune des danseuses ne tient en entier dans un plan, elles arboraient l’air renfrogné de gens qui s’ennuient à mourir, quant aux musiciens, ils tapent sur des tambours de diverses tailles, l’esprit ailleurs... tandis que l’assistance mange du riz servi dans de grandes feuilles vertes.
Après la projection, une enquête à main levée révèlera que j’étais une des seules à n’être jamais allée en Indonésie. Notre chercheuse fut ensuite mise sur la sellette par une authentique Javanaise, étudiante de son état et, agacée, elle la renvoya à ses chères études en se réfugiant derrière « ses livres et ses nombreux articles » sur le sujet . Tout en avouant qu’elle n’avait pas mis les pieds à Java depuis 10 ans, n’ayant reçu aucun subsides de son université, elle nous a expliqué que peut-être, au moment où nous parlions, ces danses avaient disparu, et qu’il faudrait attendre le travail de recherche d’une de ses étudiantes pour en savoir plus. Elle attendra sans moi... C’était amusant malgré tout de se retrouver parmi des retraités aimant les voyages au long cours. Venue en savoir plus sur les danses javanaises, c’est avec un poème de Raymond Carver que j’ai quitté le musée : il ornait le mur d’une exposition temporaire. C’est ça le charme du British Museum, qui saura toujours vous aguicher et vous faire tomber dans ses rêts.

dimanche 5 juillet 2009

Matières à réflexion

Dans ce magasin, je me sentais un peu comme ces mannequins de bois, figés dans une position extatique.
J’ai touché tous les tissus et tous les papiers.Mais je ne pouvais imaginer à quel usage ces belles matières étaient destinées.
Etait-ce du papier d’emballage pour cadeaux d’anniversaire ou de mariage ? Servent-elles à relier des livres ? à camoufler des pots de fleurs ? à faire ses propres cartes de voeux ?
Ou seulement au plaisir des yeux?

samedi 4 juillet 2009

And now, repeat after me...

Et tu lis quoi ces jours-ci? me demanda un Anglais
Montaigne...
Ha oui, Montagne...
Non, Mon-tai-gne !
(Désarçonné) Oui, Mon teigneux
Non, Montaigne !!
(Observant le mouvement de mes lèvres) C'est cela, Montaña...
Mais non, Montaigne !!!
C'est ce que je dis, Mantegna...
Et puis zut! et toi? dis-je en capitulant
Evelyn Waugh me répondit-il de son plus bel accent.
Ha oui, j'aime bien Evelynne Veau
(il en rigole encore)

vendredi 3 juillet 2009

Anniverzen

Qu’une année est courte mais
qu’une journée est longue ! Pensée
du jour de mon anniversaire

Tawara Machi

jeudi 2 juillet 2009

Idée de cadeau

Pour mon anniversaire, j’aimerais que l’on m’offre une palette d’une blancheur immaculée, pour satisfaire mon désir constant de table rase, de page tournée, de nouveau départ. Pendant encore une année, je laisserais au hasard le soin d’y déposer ses noisettes de peinture. A lui d’en enduire ses pinceaux, de les mélanger, ou de les délayer au gré du tableau dont lui seul détient le secret. J’espère seulement que cette oeuvre me donnera un sentiment de bonheur une fois achevée. Dans une année, je rincerais la palette: j’aimerais qu’au fil des ans cette eau soit de plus en plus blanche ou au contraire d’une couleur vive comme un rose miniature persane, un orange soleil couchant, ou un bleu ciel japonais.Hier, en pleine canicule (on frôlait les 33 degrés quand même...Les journaux annonçaient que Londres était aussi chaud que les Bahamas ! ), j’ai vu Ice Age : Dawn of the Dinosaurs. C’était très marrant. Et vive les cinémas climatisés ! C’est quand même étrange ce qui déclanche l’hilarité. Tout le film est drôle, mais ce qui m’a vraiment fait rire c’est quand on demande à Bucks (un pirate à la Johnny Depp) l’origine du bruit qu’on entend, une sorte de murmure. Bucks répond : It’s the wind ! The wind is talking to us ! On lui demande alors: What does it say? Et Bucks rétorque: I don’t know, I don’t speak wind. Ça, ça m’a fait mourir de rire... Peut-être parce que j’enseigne le français, et qu’imaginer une grammaire du vent m’a semblé hilarant ? Mystère...

mercredi 1 juillet 2009

Espadon poétique

Ce n’est qu’un morceau de bois trouvé dans un parc, mais par sa couleur et sa forme il m’a fait aussitôt penser à un espadon. Le poisson épée me rappelle l’Espagne, et le pez espada qu’on allait acheter au mercado, et qu’on faisait passer pour du poulet quand on le servait aux enfants qui n’aimaient pas trop le poisson. C’est si beau l’espagnol, et si évocateur, que la moindre recette peut être déguisée en poésie :
400 gramos de pez espada
Unas gotas de jugo de limón
2 ó 3 cucharadas de aceite de oliva extra virgen
1/2 vasito de agua
Perejil picado, cantidad necesaria
Sal y pimienta molida, a gusto
El mar
tiene un calamar
que no sabe nadar.

El mar
tiene un pez payaso
al que todos aguantan un año.

El mar
tiene un tiburón
al que todos temen un montón

El mar
tiene un pez espada
que se quedó sin escamas.
Rafael Alberti-Pez de Espada, ¿qué eres tú?
-Soy Mariscal de la Mar,
General de los Atunes
y Emperador del Coral.

-Almirante Pez de Espada,
de los mares, ¿qué eres más?
-Soy el Rey de las Sardinas
y un magnate de la sal.

Y enarbolando su espada,
nadando a todo nadar,
seguido de cien mil peces
con escamas de cristal,
por las aguas de los mares
desfila el Gran General.
VISIÓN DEL MERCADO
Lo único que nos detendrá, te dije, será la visita
al mercado de Algeciras.
El mar, que aparece sin ser visto,
es un reino de fuerza que se asienta en la cabeza
y tiene el color potente de una aguamarina.
Recorremos un camino de aceitunas moradas,
limones cortados que salpican el rostro,
cestos de higos secos que esconden el áspid,
carne de pez espada donde gime el corazón.
Poco antes de abrir los ojos
el gesto de tus manos entre el pescado
me eleva en el espacio con la plenitud
de un ángel sobreviviente.

Rodolfo Häsler (Cuba)