jeudi 30 avril 2009

Gaga de chez Gaga

On voit son nom partout. La pub géante pour son album s’étale en long et en large sur tous les murs. Elle fait la une de tous les journaux à scandale dans des tenues affriolantes ou étalée les quatre fers en l’air après une énième beuverie. Je demande autour de moi : « Mais c’est qui, cette Lady Gaga ? » On me répond : une chanteuse. Cela ne me suffit pas. J’aimerais qu’on me donne une opinion tranchée, qu’on me raconte des potins croustillants sur elle, qu’on me fredonne quelques mesures de son dernier tube... Je voudrais vraiment tout savoir, ce n’est pas une blague. Pour satisfaire ma curiosité, je pourrais regarder sur internet, me direz-vous... Mais voilà, c’est un phénomène que je voudrais qu’on m’explique sans lever le petit doigt, en quelques mots, autour d’une tasse de thé, pour m’en débarrasser et l’oublier aussitôt.

mercredi 29 avril 2009

« Passant, mange, bois, divertis-toi ; tout le reste n’est rien. » (Assurbanipal)

S’il y en a un que j’avais complètement oublié, c’est bien Assurbanipal, le roi d'Assyrie (Mésopotamie) de 669 av. J.-C. à 627 av. J.-C.Quant aux caractères cunéiformes... je n’en avais plus vu depuis belle lurette...
Le fabuleux palais de Ninive, la dernière capitale assyrienne, avait beau se trouver sur la rive orientale du Tigre...... c'est contre des lions, au corps à corps, que se battait Assurbanipal.
Quand on fait le pied de grue au British Museum et qu’on a la flemme de gravir un escalier monumental pour aller vérifier les bandelettes des momies égyptiennes, les galeries consacrées à la Mésopotamie sont là pour nous égayer et tromper notre ennui. 2400 ans d’oubli : avant les fouilles du XIXe siècle, on ne savait rien sur les Assyriens. Et quand notre propre mémoire nous fait défaut, en se promenant devant les frises du palais de Ninive, on est un peu dans la peau du premier archéologue qui les a découvertes. On comprend qu’Assurbanipal ne vivait pas que d’amour et d’eau fraîche.Que c’était une société belliqueuse... Toujours en guerre ou s'y préparant...Mais les frises ne montrent pas seulement des villes assiégées et des piles de têtes coupées. On y voit aussi des Assyriens faire leurs courses chez l’ancêtre de IKEA... Des Assyriens monter des oeufs en neige... Des Assyriens discuter des mérites de la cuisine japonaise...Et un aperçu de la collection d’été du Vuitton de l’époque.

mardi 28 avril 2009

Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras...

C’est une idée qui se pavane et fait la roue...
Un rêve qui dormait sous des monceaux de terre et qui soudain peut germer et porter ses fruits.Mais il ne faut surtout pas perdre la tête, la garder bien vissée sur les épaulesParce que tout peut tomber à l’eau et on n'y pourra pas grand chose. Je ne veux pas être déçue. Il ne faudra surtout pas jouer petit bras
Mais garder la main quoi qu’il arrive!Et surtout ne pas avaler de couleuvres...Pourtant, malgré toutes mes précautions, mon esprit se grippe et je me surprends à imaginer ce qui changerait dans ma vie si...
Si... « la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie » se décidait... C’est une pandémie qu’il me faut contenir coûte que coûte !

lundi 27 avril 2009

Poaime

Le poète Fujiwara no Toshitada (1073-1123) ayant écrit à Yushi Naishinno-ke no Kii qu’il aimerait venir à elle comme « les vagues que le vent fait s’écraser sur la grève à Ariso » (lieu dont le nom signifie à la fois côte rocheuse et probable), celle-ci lui répondit par le poème suivant :


Famous are the waves
That break on Takashi beach
In noisy arrogance
If I should go near that shore
I would only wet my sleeves.


Takashi no Hama est une plage près d’Osaka, et son nom signifie aussi « haut, fort, célèbre ». Un jeu complexe de sonorités donne le sens suivant à ce poème: je ne cèderai pas à vos avances car je ne vous fait pas confiance, et toute liaison se solderait par des larmes. Takashi no Hama est aussi appelée Hamadera. Poètes et peintres - comme Hiroshige (ici) – ont célébré ses pins et son sable fin. C’est là que le 6 août 1900, au deuxième étage de l’Auberge de Longue Vie, le poète Yosano Tekkan organisa un atelier de poésie. Parmi les 7 autres jeunes poètes présents se trouve Ōtori Akiko, qui deviendra sa femme un an plus tard.
Le déroulement de cette journée me semble idyllique : il faisait extrêmement chaud ; ils ont écrit des poèmes toute la journée ; ils se sont promenés le long de la plage pour profiter de la brise de mer ; ils ont écrit des poèmes sur le sable et laissé les vagues les effacer ; à la nuit tombante, ils ont allumé des bougies et continué à composer des vers à l’auberge, en buvant et en dégustant les petits plats de la patronne avant de se séparer.
Le cinquième chapitre de Embracing the Firebird de Janine Beichman, un livre consacré à Akiko, s’intitule « Tekkan enters » et raconte minutieusement et magnifiquement cette journée du 6 août 1900. Ce chapitre est particulièrement génial et d’une telle sensualité que je le lis à petites doses pour faire durer le plaisir. Deux poètes tombent follement amoureux à Takashi no Hama et on aurait bien envie que ce soit contagieux.

I gaze at the evening sun as it slips
into the waves and the pine breeze from the beach
twists my hair around the railing.

Ōtori (Yosano) Akiko, 6 août 1900

dimanche 26 avril 2009

« Il faut saisir les doux moments de notre vie »

Sois comme l'eau courante pour la générosité et l'assistance.
Sois comme le soleil pour l'affection et la miséricorde.
Sois comme la nuit pour la couverture des défauts d'autrui.
Sois comme la mort pour la colère et la nervosité.
Sois comme la terre pour la modestie et l'humilité.
Sois comme la mer pour la tolérance.
Ou bien parais tel que tu es ou bien sois tel que tu parais.


Rûmî (XIIIe siècle)

Les monts Savalan, au nord-ouest de l’Iran, à quelques kilomètres de la mer Caspienne...
Les épaisses forêts qui couvrent leurs pentes...
Les sources de Beele-Darreh, de Sar'eyn, de Sardabeh, de Booshloo, célèbres pour leurs vertus curatives...
Les rives des lacs Ne'or, Shoorabil, ShoorGel, NouShahr, Aloocheh...
L’immense plaine où se trouve la ville d’ Ardabil, berceau de la dynastie des Séfévides.
Cela me suffit pour que se dresse devant moi un décor digne d’un film d’Abbas Kiarostami.

Hier est passé, n’y pensons plus
Demain n’est pas là, n’y pensons plus
Pensons aux doux moments de la vie
Ce qui n’est plus, n’y pensons plus

Ce vase était le pauvre amant d’une bien-aimée
Il fut piégé par les cheveux d’une bien-aimée
L’anse que tu vois, au cou de ce vase
Fut le bras autour du cou d’une bien-aimée!

Elle passe bien vite cette caravane de notre vie
Ne perds rien des doux moments de notre vie
Ne pense pas au lendemain de cette nuit
Prends du vin, il faut saisir les doux moments de notre vie

Omar Khayyam (XIIe siècle)


Le mausolée du Sheik Safî ad-Dîn, un saint homme du XIVe siècle, est le joyau de la ville d' Ardabil. Shah Abbas (1587-1629) avait fait don au mausolée de son ancêtre les précieux jades et porcelaines que l’Empereur de Chine lui avait offerts. Les porcelaines étaient entreposées dans le Chini Khaneh (la maison de la porcelaine), dans des niches surélevées (Shah Neshins) qui épousaient leurs formes. Depuis ma visite à l’expo Shah Abbas, c’est à l’effet extraordinaire que devaient faire sur les pèlerins ces porcelaines blanches et bleues aux motifs chinois, que je repense le plus. Il faut faire un véritable effort d’imagination devant les quelques exemplaires qu’expose le British Museum.

Je viens de cette âme
qui est à l'origine de toutes les âmes
Je suis de cette ville
qui est la ville de ceux qui sont sans ville
Le chemin de cette ville n'a pas de fin
Va, perds tout ce que tu as,
c'est cela qui est le tout.


Omar Khayyam (XIIe siècle)
D’exquises miniatures persanes nous apprennent que Riza-yi ‘Abbasi était le plus grand peintre de la cour de Shah ‘Abbas et des manuscrits enluminés qu’il existe une calligraphie dite Nasta’liq, dont la disposition suspendue, en diagonale, serait inspirée d’un vol de grues... Si seulement tous les jours on pouvait consacrer quelques heures à titiller son esprit avec des trucs aussi dépaysants que l’étaient ceux-là, on pourrait dire adieu au stress pour toujours!

samedi 25 avril 2009

Et je remercie son père et sa mère...

Oui, je sais... on aurait pu picorer macrobiotique, mâchouiller 3 feuilles de salade, croquer un radis, ou grignoter un sandwich triangulaire en sirotant un verre d’eau. Mais c’était l’anniversaire de Robert... nom qui rime avec hamburger... Promis, demain, on fait carême!

vendredi 24 avril 2009

Corbeau du beau temps

Enfin, nous avons notre corbeau ! Il a élu domicile dans les arbres de ma rue. C’est un vrai, bon et gros corbeau, qui croasse pour un rien. Qui volète, sautille ou fend les airs. J’espère que l’endroit lui plaira et qu’il restera longtemps dans ces parages pour me faire penser au Japon.
Il fait beau et chaud, et Londres est splendide quand le ciel est bleu. Il y fait bon vivre en ce moment.

jeudi 23 avril 2009

La ligne haricot vert

(Merci à Marie-Claire de Mai 2009 et ses pubs)

Sublimes
Haricots Verts
Tout en Finesse !
Débridez votre imagination
Dessinez-vous une belle bouche tapis rouge
Donnez du glow à votre peau
Un coup de peigne fissa
Pour une fiesta

Pour briller même sans soleil
Pour entrer happy dans le printemps
Et avant de plonger dans les vagues
Portez à l’épaule le beach bag en toile
Make Everyday Happy

Zen et verte, votre bulle de soins
Votre instant beauté
Orchidées
Miel, rose et gingembre
Lait de chèvre
Huile de graines de potiron
Herbes et fleurs fraîchement récoltées
Fraîches, impertinentes et gaies
Elles vous feront prendre la clé des champs

Senteur de vie, parfum d’envie !
Parfumez délicatement votre vie
Senteurs « cartes postales »
Parfums épicés et pousse-au-crime
Corsé de poivre, d’opopanax et de patchouli
Lys éclairé de litchi
Des muscs blancs escortés de néroli
Boule duveteuse de mimosa
Etourdie de mandarine et d’héliotrope

Sublimes
Haricots verts
Tout en finesse!
Vous êtes uniques, vous êtes
MAGNIFIQUES

mercredi 22 avril 2009

Pierre de taille

Ils étaient Français, touristes, et ils cherchaient LA pierre. Un plan ouvert devant eux, ils essayaient d’expliquer de quelle stone il s’agissait, mais on les regardait, les yeux ronds et les bras croisés.
Il y en avait partout des pierres autour d’eux! Il y avait des frises et des fresques. Il fallait être plus spécifique !
Parlaient-ils des gros blocs de couleur ocre de l’entrée, qui allaient servir à la création d’un jardin indien comme il y en avait à Jodhpur dans le Rajasthan? Non, ils ne voulaient pas de ces pierres-là.
Ils ne savaient plus comment se faire comprendre... J’entendais « Napoléon, Champollion, Egypte ». L’homme sous le panneau Information ne voyait toujours pas de quelle pierre il s’agissait. Moi je passais par là pour prendre rendez-vous avec Shah Abbas...
... et Moctezuma.
« Vous cherchez la pierre de Rosette ?» leur ai-je demandé avant de m’en mordre les doigts : ils n’en étaient pas sûrs... ils voulaient la « pierre de Champollion »... J’ai dû leur décrire la célèbre pierre comme si je l’avais sculptée moi-même !

mardi 21 avril 2009

Dans le sens du poil

« Bonjour ma chérie! Bienvenue ! Comme tu as l’air en pleine forme! Ton visage res-plen-dit de santé ! T’es pas bronzée, toi ? Ça te va la musique Jungle ? Même de bon matin ? Attends, je la baisse un peu... J’te fais un thé ou tu préfères un café ? Tu sais qu’on annonce la canicule pour aujourd’hui ? C’est génial non ? De toute façon, ma chérie, la journée va être splendide, crois-moi ! »

J’aime bien quand mon coiffeur est aux petits soins pour moi !

lundi 20 avril 2009

Vade retro satanas!

Blue sweep of heavens
Wide and clear -
Might my heart share
Their spaciousness!
Emperor Meiji
J’ai eu du mal à m’endormir après ma séance de cinéma d’hier. Pas pour le film lui-même mais à cause de la bande-annonce de Drag me to hell (Jusqu’en enfer) de Sam Raimi dont voici le résumé : Christine est une spécialiste en crédit immobilier à qui l'on reproche d'être trop gentille. Pour redorer son image, elle va refuser le dossier d'une étrange vieille femme, Mrs Ganush. Mais sa cliente, très en colère, a le pouvoir de communiquer avec des démons...Knowing est un titre qui colle parfaitement au film que j'ai vu. Qu’on l’ait traduit par Prédictions en français ça fait un peu Madame Irma ou, dans ce cas précis, c’est plutôt Madame Soleil - ce n’est pas très juste et c’est très réducteur. Knowing c’est savoir que le "ciel" va nous tomber sur la tête, que c’est irréfutable (au début du film) et qu’il y a autre chose après parce qu’on en a été témoins. Knowing (savoir) s’oppose à believing (croire), la connaissance contre la foi. Et même si on n’est pas du tout intéressé par ce sujet, c’est bien montré dans le film. Quand les lumières se sont rallumées, les conversations allaient bon train sur l’identité des hommes en noir et sur ces étranges capsules cristaux. Franchement, je me serais contentée de rester sur le plancher des vaches avec Nicolas ! C’est en réfléchissant à tout cela que j’ai pu repousser les démons des bandes-annonce et dormir sur mes deux oreilles...

dimanche 19 avril 2009

Ce cher Nicolas! (pas lui... l'autre!)

« Mince, comment vais-je bien pouvoir rentrer chez moi maintenant ? », c’est ce que j’avais pensé immédiatement après le dénouement de The Day After (2004) de Roland Emmerich... et je ne médisais pas sur les transports en commun londoniens ! Il faut me comprendre : la planète – à moitié anéantie - connaissait une nouvelle période glaciaire; ce qui n’avait pas été détruit par les inondations, la grêle et les tornades, était recouvert par des tonnes et des tonnes de neige ; il faisait un froid de canard – et il n’y avait plus de canards de toute façon... Allez trouver un bus dans ces conditions! Les effets spéciaux étaient si convaincants que, l’espace d’un film, j’y avais cru à fond, avant de reprendre pied dans la réalité. Même chose pour Knowing (Prédictions) d’Alex Proyas, qui vient de sortir sur les écrans. C’est un film avec Nicolas Cage. Et j’adore Nicolas Cage. Il me ferait croire – et voir - n’importe quoi, comme la saga des Benjamin Bates par exemple, qui ne casse pas des briques pourtant ! La passionnée d’Ozu, de Mizoguchi et des deux Kurosawa pardonne tout à Nicolas. Le hasard a voulu que – à part pour Knowing - je voie tous ses derniers films à Tokyo, au cinéma Mediage d’Odaiba, ce qui explique les photos qui accompagnent ce billet: des photos prises à 7h du matin, d'un Odaiba fantôme, vidé de sa foule animée. Déjà, pour nous mettre en condition, avant le film, nous avons été gâtés niveau bandes-annonce : on nous a montré l’humanité sous le joug de robots teigneux; une banquière qui refuse un prêt à une mamie qui se révèle être une sorcière maléfique (vu le contexte actuel ça aurait pu faire rire si cela n’avait pas été aussi terrifiant !); un loup-garou des plus féroces ; des planètes détruites par d’horribles monstres balafrés ... J’en passe et des meilleures... Alors, quand le film a commencé, quel soulagement ! Beaucoup disent que c’est un navet, que la fin est bébête, que le film est cousu de fil blanc etc... moi, j’ai marché – grâce à Nicolas et à sa voix envoûtante. D’accord, les ficelles sont un peu grosses... mais qu’importe ! J’aime bien les films où le héros s’enfonce la nuit dans une forêt brumeuse pour aller visiter, à la lampe électrique, une maison où une femme étrange s’est donné la mort... qu’on puisse nous faire avaler ça, c’est la magie du cinéma ! Que je puisse le regarder sans ciller, c’est par la force de mon amour pour Nicolas : je sais que quoi qu’il arrive, il serrera les dents, et trouvera une solution. Je serais même capable de le suivre, les yeux fermés (quand même, faut pas pousser...), dans cette maison abandonnée ! Lui aussi d’ailleurs habitait une baraque étrange, poussiéreuse, en pleine forêt, comme si elle n’était pas finie ou qu’il ne l’entretenait plus, qu’il s’en désintéressait, autour de laquelle des hommes en noir bizarres rôdaient... A l’intérieur les murs étaient délabrés, et je me demande ce que signifient ces cadres vides dans l’escalier... A la fin du film – que je ne dévoilerais pas – j’étais tellement plongée dans l’histoire que j’attendais, aussi stoïquement que mon Nicolas, le sort dévolu à l’humanité... « Ah ! Mourir pour mourir » comme le chantait Barbara, si c’est enserrée comme dans un étau, par les bras musclés de Nicolas, ça doit être pas mal ! Quand je suis sortie du cinéma, je titubais, mes jambes flageolaient, et je trouvais d’un dérisoire d’aller faire mes courses vu ce que je venais de traverser ! Après deux jours de gris souris, le soleil était enfin de la partie... ceux qui verront le film comprendront pourquoi, au lieu de sauter de joie, j’en ai frémis !

samedi 18 avril 2009

Hypomnêmata

- Tu tiens un journal? Quand l’as-tu commencé ?
- Juste avant mon départ pour Tokyo. Je me suis acheté un simple calepin de quatre sous, que j’ai bourré de la première à la dernière page, en colonnes serrées. Plus tard, lorsque j’ai pu acheter de quoi tenir un vrai journal, cela n’a plus été la même chose. Je ne faisais que gaspiller des pages. Mais cette année, par contre, je me suis procuré un cahier avec une page pour chaque jour et j’ai eu tort. Il suffit que je me mette à écrire pour ne plus pouvoir m’arrêter. »
S’il n’apprit pas sans surprise qu’elle tenait son journal, Shimamura s’étonna plus encore quand il sut qu’elle y consignait régulièrement ses lectures depuis sa quinzième ou seizième année, et elle en avait à présent dix cahiers pleins.
« Tu y relèves également tes critiques ? s’enquit-il.
- Oh ! j’en serais bien incapable, protesta-t-elle. Je note le nom de l’auteur, quels sont les personnages et leurs rapports. C’est tout.
- Mais à quoi cet effort ? Quel profit en tires-tu ?
- Rien. Rien du tout.
- Et tout cela à peine perdue ?
- Mais oui, absolument en pure perte ! »
Ce n’était pourtant pas chez elle un effort parfaitement gratuit ; sa constance avait quand même quelque chose de pur ; et la vie tout entière, l’existence même de la jeune femme s’en trouvaient éclairées.


Pays de neige de Kawabata Yasunari
Quand je lui téléphone, je ne manque jamais de lui demander s’il a écrit son journal intime. Je ne veux pas savoir ce que celui-ci contient, mais j’aime l’imaginer en train d’écrire, de mettre en forme son quotidien. J’admire qu’on puisse réserver un moment de sa journée pour se livrer à cette (dé)libération avec soi-même. Ça me plaît d’apprendre que quelqu’un a acheté des carnets et les remplit de sa vie et de ses rêves dans un café ou sur la table de sa cuisine. J’aime lire les journaux intimes des écrivains. Je connais pourtant des tas de gens que l’idée rebute, qui trouvent que c'est une perte de temps.
Pour moi un journal intime, c’est un Hypomnêmata, c’est-à-dire un « carnet aide-mémoire », une somme, qui est à la fois : « un livre de compte, un livre de vie, qui comporte des fragments d’action, des consignations de notes, de citations, de raisonnements entendus ou venus à l’esprit, un trésor accumulé de textes, un réservoir de méditations, qui doivent pouvoir s’implanter, se ficher dans l’âme. » Il peut aussi être livre d’images et herbier.

vendredi 17 avril 2009

Energisantes

Ce jour-là, à quelques heures d’intervalles, j’ai été fortement émue.
Tout d’abord par la pièce de théâtre Death and the King’s Horseman de Wole Soyinka, auteur nigérian et premier Prix Nobel de Littérature africain, que j’ai vue au National Theatre (ici). Quand on s’installe dans le théâtre, sur la scène, on aperçoit des statues en cuivre ou en bois. Quand la pièce commence, au milieu des danses et des chants, au bruit des tambours, dans les cris, les poursuites, ces statues disparaissent comme par enchantement, emportées par les comédiens. C’est à peine si on s’en aperçoit. A un moment, la scène est arpentée dans tous les sens par des êtres en chair et en os, c’est un marché africain, il y a des cages en rotin, des fruits et des légumes, et au-dessus des têtes, des calebasses, des ballots, des tissus chatoyants, de longs colliers qui me faisaient envie. La façon dont tout cela se met en place est époustouflante. Mais ce qui m’a cloué sur place ce sont les derniers mots de la pièce que je cite de mémoire : Le temps est venu d’oublier les morts ! Il faut même oublier les vivants et se concentrer sur ce qui est à venir (the unborn) ! Puis cela a été au tour d'Eté précoce de Ozu de m'émouvoir: vers la fin du film, Noriko annonce à son patron, qui s’est assis près d’elle, qu’elle va se marier, qu’elle quitte Tokyo et la maison familiale de Kamakura, pour suivre son mari à Akita. Il se lève pour retourner s’asseoir à son bureau. Il passe devant la fenêtre et il jette un coup d’oeil dans la rue : « Hé regarde bien... ça, c’est Tokyo. » Elle s’approche, suit son regard. Mais que peuvent-ils voir, qui rende leurs deux visages aussi radieux, comme éclairés par un rayon de soleil ? Il continue : « C’est plutôt pas mal, non ? » Elle ne dit mot. La caméra s’approche enfin de la fenêtre, et alors qu’on s’attend vraiment à voir quelque chose d’extraordinaire, il ne s’agit que d’une rue banale, bordée de grands bâtiments, avec deux ou trois voitures qui passent. Noriko se tait peut-être parce qu’il serait trop long d’expliquer à cet homme qu’elle a trouvé le bonheur et que quitter Tokyo pour Akita n’est pas aussi douloureux que ça.

jeudi 16 avril 2009

Trois personnages en quête de thé

Envie de thé
Trois parapluies se frôlent
Sur le pont de Waterloo
De loin, on aurait dit une estampe japonaise - ou un spectacle de marionnettes Bunraku - qui se serait intitulée par exemple: Visiteurs à Edo sur le Pont Ryogoku. On distingue les deux hommes, deux riches commerçants d'Osaka sans doute, une large veste de voyage jetée sur leur kimono sombre. C’est la première fois qu’ils viennent dans la capitale et ils observent en silence le panorama qui s’offre à leurs yeux : la Sumida, la pagode du temple d’Asakusa et, au loin, le Palais Impérial et son parc.
L’un deux voyage avec sa femme... ou bien est-ce une geisha? Elle a une jolie ombrelle jaune, un manteau rouge sur un kimono dont l'obi lui donne une allure voûtée.Ils ont un petit creux après ce long voyage, alors ils décident d’aller déguster un de ces plats pour lesquels la capitale est célèbre... et puis ils iront assister à un spectacle de Kabuki dont la saison vient de commencer. Les deux commerçants d’Osaka et la geisha, leur plan arrêté, s’éloignent, d’un pas résolu, pour se mettre à l’abri de cette pluie pénétrante qui ne cesse de tomber. En fait, il s’agit plus vraisemblablement de trois tranquilles retraités qui viennent de débarquer à la gare de Waterloo pour voir un spectacle dans un des théâtres du Strand, et qui ont décidé de s’y rendre à pied. Les voilà qui bravent le temps pourri sur le pont de Waterloo. J’imagine qu’ils se nomment quelque chose comme John, Simon et Gladys, qu’ils ne viennent que rarement à Londres d’où la nécessité qu’ils ont de consulter un plan. Ils meurent d’envie de prendre une tasse de thé, c’est pourquoi John et Simon inspectent des yeux les cafés du National Theatre et du South Bank. La dynamique Gladys, la locomotive du groupe, revient sur ses pas et leur dit qu’ils en prendront un dans un café près du théâtre. Je la comprends, cet endroit à l’architecture compliquée, que l’on ne pourrait restaurer qu'en le rasant entièrement, n’est pas très appétissant de l’extérieur, de surcroît un jour plus gris que son béton caca d’oie...

A l’intérieur ce même béton déprimant sait se faire oublier sous les affiches des différentes pièces de théâtre, dans la voix douce d’une chanteuse de jazz qui chante live sur une petite scène, sous les lumières tamisées. Il y a surtout ce brouhaha joyeux, communicatif, plein d’anticipation, que l’on retrouve dans toutes les salles de spectacle. J’espère que John, Simon et Gladys se sont autant amusés que moi cet après-midi là !

mercredi 15 avril 2009

Macédoine

A Tokyo, je n’ai jamais vu une telle incivilité dans le métro : est-ce parce que cette campagne de prévention a eu une efficacité rare ou parce que j’ai eu de la chance ? En tout cas ces petits pois me font vraiment rire ! Je me demande ce qui se passerait ici, si on représentait les usagers du Tube en petits légumes...... ou en aubergines irascibles, imprudentes et pressées ?
Moi, ça ne me dérangerait pas du tout ! Ici quand on veut responsabiliser les citoyens, on s’y prend autrement... Mais qui changera ses habitudes et préférera marcher à prendre le bus après avoir vu cette lugubre affiche ? Ne dirait-on pas qu’ils portent un bandeau blanc parce qu’ils sortent de l’hôpital?

mardi 14 avril 2009

Vide grenier perpétuel


Robert devra bientôt quitter à contre-coeur la maisonnette de l’East-End de Londres où il a vécu pendant 25 ans. Alors, il lui faut trier ses affaires et se débarrasser de tout ce qui risque de l’encombrer dans sa nouvelle vie. Mais s’il y a une chose que ce cher Robert déteste le plus au monde justement, c’est bien de se séparer de la moindre chose. Jeter n’appartient pas à son vocabulaire. Bazarder n’est pas une de ses habitudes : c’est un crève-coeur. Garder, empiler, accumuler, entreposer, le rassure. Comme si se défaire du plus petit objet le « déferait » lui par la même occasion... Il a dû être écureuil dans une autre vie ! Comme je l’ai envié d’avoir un aussi grand chantier, un aussi vaste champ de fouille, à sa disposition! Quand nous nous sommes parlé, il était dans sa chambre et venait de découvrir des piles de papiers jaunis – vieilles coupures que j’aurais balancées, sans regret, dans la première corbeille venue ! Si cela n’était pas aussi impossible d’aider quelqu’un à faire le vide, je me serais précipitée chez lui pour lui prêter main forte.
J’aimerais garder l’essentiel - c’est le mot que je préfère dans la langue française. L’essentiel ne signifie pas « moins » mais « plus » : ce qui fait vivre plus, qui élève au dessus des aléas de l’existence. Régulièrement, je fais le « grand nettoyage », pour que ce que j’ai sous les yeux me corresponde au plus près et m’apporte le plus de joie. Et j’aimerais que cela tienne dans le plus petit espace possible.

C’est pour cela qu’un soir, à Tokyo, ce minuscule ticket m’a paru la chose la plus précieuse au monde, la chose la plus essentielle que je possède, comme si j’entr’apercevais ce que serait mon rêve le plus cher, s’il se réalisait.

lundi 13 avril 2009

La plage en fer à cheval

Ô habitants d’Al-Andalous
Quel bonheur pour vous
D’avoir eaux, ombrages, fleuves et arbres
Le Jardin de la Félicité n’est ailleurs que dans votre territoire.


Ibn Khafâja Xe siècle
La Herradura est une plage d’Andalousie, très chère à mon coeur, qui tire son nom de sa forme en fer à cheval dont le cercle va du Cerro Gordo (la grosse colline) à la Punta de la Mona. Elle ne paye pas de mine, mais en parler c’est évoquer l’histoire entière de l’Espagne : ici, des hommes préhistoriques sont venus se réunir autour de feux de joie; des Phéniciens ont ouvert un comptoir pour y faire du commerce avec le Moyen-Orient; des Romains se sont délestés de quelques amphores que les pêcheurs ramènent dans leurs filets ; et des Wisigoths, en se dorant au soleil, ont vu fondre les manières qui ont rendu célèbres leurs cousins du Nord, les rustres Ostrogoths.
C’est là qu’en septembre 755, le futur Abd al-Rahman Ier dit le Juste - dont la fière statue orne une place de la ville voisine - débarqua. Il s’établit à Cordoue, la « Ville des Trois Cultures », d’où il régna en poète.
Même la reine Elizabeth 1ère d’Angleterre connaissait l’existence de La Herradura ! On trouve dans sa correspondance la mention d’un naufrage qui eut lieu au large de la plage: Philippe II avait décidé d'envoyer vingt-huit gallions vers la place forte espagnole d'Oran qui avait besoin d’argent et d’armes pour lutter contre les pirates. Peu après avoir quitté le port de Málaga, cette armada fut prise dans une terrible tempête. Le 19 octobre 1562, vingt-cinq d'entre eux sombrèrent corps et âmes au large de La Herradura. 5000 marins et soldats périrent dans ce naufrage dont les épaves gisent encore au fond de la mer.
La façon dont la reine apprit cette nouvelle me fascine : dans un port anglais, dans une taverne louche, un espion à sa solde rencontra un marin – j’imagine qu’il avait un bandeau noir sur l’oeil et un perroquet sur l’épaule ! - qui avait eu ouï dire de la catastrophe.
Elle eut un tel retentissement qu’on la retrouve aussi dans le Don Quijote de la Mancha de Miguel de Cervantes.

Je ne saurais sans doute jamais pourquoi nous avions pris l’habitude d’aller sur cette plage de galets au lieu de rester les pieds en éventail sur celles de sable blond du village. Sûrement pas pour ces faits historiques qui ne faisaient rêver que moi sur ma serviette de plage ! Peut-être parce que, jusqu’à encore très récemment, elle n’était pas trop fréquentée. L’eau nous y semblait plus bleue et plus chaude qu’ailleurs. Que les galets nous écorchent la plante des pieds nous importait peu.

A la route à trois voies qu’on emprunte pour y aller aujourd’hui, je préférais de loin celle qui serpentait dangereusement sur la colline, avec ses vues plongeantes sur la mer. Nous laissions les fenêtres de la voiture ouvertes et je me souviens de l’odeur des pins qui nous accompagnait jusqu’à une étrange sculpture de pastèque éclatée, au carrefour avec la route qui menait au village.


Un de nos passe-temps favoris, entre deux baignades, était de ramasser des coquillages et des tessons de verre poli. Ces derniers, qui nous paraissaient au bord de l’eau être des émeraudes, des rubis et des saphirs, avaient repris leur aspect roturier quand on les retirait de nos poches le soir même.

Quand j’étais sur la plage de Zushi, au Japon, je lui trouvais de faux airs de Herradura. Sa mer bleue, son ciel azur, ses collines couvertes de pins, ses petites maisons blanches... L’illusion aurait été parfaite si, aux verres polis que j’y ai trouvés, ne s’étaient pas mêlés des coquillages aux formes exotiques, qu’on ne trouve pas sur les côtes andalouses !


Les hameaux d’Al-Andalous apparaissent au milieu
de la verdure des vergers
Comme des perles blanches enfouies au milieu d’émeraudes


Ibn al-Hammâra Xe siècle

dimanche 12 avril 2009

La rose attente

En marge du G20, la géniale Michelle Obama est venue visiter une école de mon quartier. L’autre événement qui l’a mis en ébullition – toutes proportions gardées bien entendu ! – c’est l’inauguration du nouveau supermarché. Il est pris en sandwich entre 2 autres grandes surfaces « historiques » mais, ce samedi matin, tout le quartier y remplissait ses paniers – le dernier accessoire à la mode est le panier en jute aux armes discrètes de son magasin préféré (très utile par ailleurs pour transporter aux quatre coins de la ville toute une armada de livres, de carnets, son ipod...).
Il est la preuve criante que le quartier s’est embourgeoisé et que les goûts culinaires ont évolué du côté de la Méditerranée et de l’Orient. Il y a eu une époque où les seul produits non britanniques dans les rayons étaient des boulettes suédoises et des rollmops ! Se frottant les mains, aux anges, le directeur se baladait dans les travées répondant aux questions des clients : Avez-vous l’intention d’installer un rayon « poulet rôti » ? Par rapport au magasin du Barbican, quel est le plus grand ? Vous n’avez plus de Supreme Tarama ?
Tout nouveau tout beau ? Il faudra encore quelque temps pour que l’attrait de la nouveauté s’estompe. Ce jour-là on arrêtera peut-être de se pousser du coude devant les fromages du Poitou et d’admirer béats tous ces poissons frais alanguis sur leur banc de glace.

Ce beau jardin,
La rosée l’a argenté,
Puis s’en est séparé en s’évaporant.
Alors le soir est venu dorer ses joues.

Ibn Khafâja, Xe siècle

samedi 11 avril 2009

Journée porte ouverte

Il suffit, par une belle journée de printemps ensoleillée, de s’installer sur le pas de sa porte avec une tasse de thé, pour avoir une vision différente de sa rue. On découvre par exemple qu’on la partage avec un couple de corbeaux voltigeurs ou que le mur des voisins est percé d’une nouvelle fenêtre avec vue plongeante sur l’intérieur de leur maison.
Les passants nous sourient, y vont de leurs commentaires enthousiastes sur le temps, qui est « gorgeous », comme le sont les belles fleurs violettes de nos parterres. Ils nous racontent leur propre après-midi passée sur un banc du parc sous les arbres en fleurs : On se sent renaître concluons-nous tous en choeur.
Soudain le jardinier d’à-côté pousse un cri : « I locked myself out ! » Il a oublié ses clés à l’intérieur et il faut le faire passer par notre jardin à l’aide d’une échelle en lui racontant que, nous aussi ça nous est arrivé, tiens... même pas plus tard que le mois dernier, et heureusement qu’on avait notre portable pour appeler quelqu’un à la rescousse !
Dès qu’un nuage s’interpose entre le disque solaire et nous, il se met à faire frisquet. Satisfaits d’avoir refait le monde, de s’être imaginés laisser derrière nous cette rue et notre nid douillet pour nous installer aux antipodes et recommencer une nouvelle vie - avant de retomber sur nos pattes et de se dire que nous serions tristes de ne plus voir nos amis - on finit par se réfugier au chaud à l’intérieur.
Quelle est cette forme étrange qui bouge dans le salon ? Un chat orange et blanc a profité des portes ouvertes pour fureter chez nous. Effarouché il s’enfuit par la porte du jardin qu’on ferme alors à double-tour. Comme celle de l’entrée d’ailleurs. Le soleil a beau nous éblouir de derrières nos carreaux, il ne pourra plus rivaliser avec un confortable canapé, un carré de chocolat et les sunlights de la télé !

vendredi 10 avril 2009

Bewitched!

Far away before me, I perceive a beautiful high green mass, an island foliage-covered, rising out of the water - Enoshima, the holy island, sacred to the goddess of the sea, the goddess of beauty.
Lafcadio Hearn

De la plage de Zushi, je croyais apercevoir la presqu’île d’Enoshima, dans la baie de Sagami. Je l’ai cru jusqu’à ce qu’un film d’Ozu, Printemps Tardif, vienne semer la confusion dans mon esprit... Illusion ou pas, qu’importe ! C’était le 25 décembre, et je voulais passer le Noël le plus éloigné de celui que j’aurais pu vivre à Londres. Pari gagné !

Derrière la gare de Kamakura je suis montée à bord d’un train de la ligne Enoden. Après un premier arrêt à Hase, j’ai continué vers Enoshima. La voie de chemin de fer est si étroite que le train agile semble voler au dessus des toits et passer de justesse entre les rangées de maisons et la colline. De temps à autre, en contrebas, on apercevait la côte et la mer agitée sous les rafales d’un vent puissant. Pour moi c’est le plus beau paysage du monde, parce que c’est celui de mon enfance: sans cesse au Japon, par mille détails, je retrouve le Maroc et l’Andalousie... qui l’eût cru ? Des fenêtres ouvertes, et quand les portes s’ouvraient à chaque arrêt, le wagon se parfumait d’air marin aux touches boisées. Hase - Gokurakuji - Inamuragasaki - Shichirigahama - Kamakurakokomae - Koshigoe - Enoshima!

J’atteignis le lieu dit Enoshima. Ce lieu était plein d’attraits qui défiaient toute expression. Sur l’étendue infinie de la mer se détachait cette éminence isolée, qui était creusée de nombreuses cavernes. Je dormis dans l’une d’elles, qui se nommait la grotte de Kannon aux mille bras.

Dame Nijō, 1289

Si à l’époque de Dame Nijō, et même bien des siècles plus tard, à celle de Lafcadio Hearn, il fallait attendre la marée basse pour rejoindre l’île, aujourd’hui il suffit de traverser un pont. Après 600m de promenade, on pose le pied sur Enoshima.

La traversée m’a été difficile tant le vent soufflait fort. La mer se heurtait au pont et éclaboussait tout le monde. Heureusement qu’à l’époque je n’avais pas encore vu Ponyo sur la Falaise d’Hayao Miyazaki ! La façon dont il représente l’océan en furie frappe l’imagination... J’étais loin de la mer « bleue comme un ciel sans nuages » de Lafcadio Hearn : ce n’était pas un soft dreamy blue qui la colorait, elle était encre de Chine! Normalement on peut voir le Fuji d’ici – les estampes représentent toujours Enoshima avec le Mt Fuji au second plan – mais en me retournant je ne voyais que la ville de Katase.And lo! we are in Enoshima. High before us slopes the single street, a street of broad steps, a street shadowy, full of multi-coloured flags and dank blue drapery dashed with white fantasticalities, which are words, fluttered by the sea wind. It is lined with taverns and miniature shops.

Lafcadio Hearn

Qu’ajouter à la description de l’île par Lafcadio Hearn ? Rien n’a changé. Les petites échoppes se sont multipliées et proposent toujours à profusion ces babioles en nacre (mother-of-pearl... c’est joli en anglais !) qui ont tant plu à l’écrivain: « ... des poissons, des oiseaux, des chatons, de petits renards, des chiots, des peignes, des étuis à cigarette, des pipes, des tortues, des grues, des hannetons, des papillons, des crabes, des homards, des abeilles, des fleurs, des bijoux, des épingles à cheveux, des broches, des colliers... » Il en était ébloui! Je me demande bien ce qu’il a pu acheter – pour une bouchée de pain précise-t-il – et s’il y a quelque part dans le monde, sur une étagère, un de ces souvenirs d’Enoshima qui prend la poussière...Au bout de la petite rue principale, on arrive au pied de Shoten-jima, colline où se trouvent les sanctuaires dédiés à Benten, la déesse de la mer, de l’éloquence, de l’inspiration, de la musique, et des arts en général - la déesse du cinéma ?Transie de froid, j’ai retraversé le pont et suis allée m’asseoir sur la plage – déserte - en face d’Enoshima. On pouvait voir au loin le petit port de plaisance de Shonan Beach et sa forêt de mâts.C’était le lieu rêvé pour faire le point sur la vie en général et envoyer des pensées affecteuses à ceux qui s’apprêtaient à fêter Noël à Londres ou en France. Même si le vent s’amusait à me souffler des paquets de sable dans les yeux, pour rien au monde n’aurais-je échangé ma place avec la leur !

Je laisse le mot de la fin à Lafcadio Hearn. Il tente de cerner le charme indéfinissable qu’exerce Enoshima sur ses visiteurs:

...the sweet sharp scents of grove and sea; the blood-brightening, vivifying touch of the free wind; the dumb appeal of ancient mystic mossy things; vague reverence evoked by knowledge of treading soil called holy for a thousand years... And other memories ineffaceable: the first sight of the sea-girt City of Pearl through a fairy veil of haze; the windy approach to the lovely island over the velvety soundless brown stretch of sand; the weird majesty of the giant gate of bronze; the queer, high-sloping, fantastic, quaintly gabled street, flinging down sharp shadows of aerial balconies; the flutter of coloured draperies in the sea wind, and of flags with their riddles of lettering; the pearly glimmering of the astonishing shops.

Comme moi... tout cela l'a « ensorcelé » (bewitched)!

jeudi 9 avril 2009

Onze têtes, pas une de plus, pas une de moins!

Dans la ville de Hase se trouve un célèbre temple dédié à Kannon, la déesse de la Miséricorde. Selon la légende, en 721, le moine Tokudo Shonin se promenait une nuit dans une forêt aux alentours du village de Hase près de Nara, au sud de Kyoto, quand il aperçut une lumière qui « brillait autant que la lune » émanant du tronc d’un grand camphrier qui gisait sur le sol. Comme un délicieux parfum s’en échappait, il se dit qu’il s’agissait d’un arbre sacré. « Le tronc est si large qu’on pourrait y sculpter deux statues de Kannon aux 11 têtes » pensa-t-il. Aussitôt dit aussitôt fait. L’empereur fit construire un temple – le Hasedera - et l'une des statues y fut placée. L’autre, la plus grande, fut jetée dans la mer près d’Osaka. La statue flotta jusqu’à la côte de Kamakura. Le 18 juin 736, des pêcheurs furent alertés par cette lueur qui venait de la mer et ils ramenèrent la statue sur la plage. Un temple fut construit pour y loger la statue (le Shin-Hase-dera) sur la montagne appelée Kaiko-San. A Hase se trouve aussi le Grand Bouddha (Daibutsu) dont j'ai parlé ici.
Des gens pique-niquaient sur la terrasse surplombant la mer. Des corbeaux essayaient de leur chiper leur nourriture et des milans survolaient dangereusement la scène... En voyant la mer danser le long du golfe clair et ses blancs moutons – j’avais l’impression d’être sur les bords de la Méditerranée, au Balcón de Europa à Nerja par exemple - j’ai plié bagage et pris la direction d’Enoshima.
As we leave the temple of Kwannon behind us, there are no more dwellings visible along the road; the green slopes to left and right become steeper, and the shadows of the great trees deepen over us. But still, at intervals, some flight of venerable mossy steps, a carven Buddhist gateway, or a lofty torii, signals the presence of sanctuaries we have no time to visit: countless crumbling shrines are all around us, dumb witnesses to the antique splendour and vastness of the dead capital; and everywhere, mingled with perfume of blossoms, hovers the sweet, resinous smell of Japanese incense. Be-times we pass a scattered multitude of sculptured stones, the forgotten tombs of a long-abandoned cemetery; or the solitary image of some Buddhist deity--a dreaming Amida or faintly smiling Kwannon. All are ancient, time-discoloured, mutilated; a few have been weather-worn into unrecognisability.
Lafcadio Hearn, 1890

mercredi 8 avril 2009

Chassés-croisés à travers le temps

Quand le pousse pousse (jinrikisha) de Lafcadio Hearn s’arrêta devant le Engaku-ji de Kita-Kamakura au printemps 1890 - la voie ferrée qui passe devant le temple devait être en construction - c’est un temple pas très différent de celui que j’ai visité qu’il a pu admirer, malgré les incendies et les tremblements de terre que celui-ci a essuyés depuis.Si je n’ai vu aucune des rizières décrites par Lafcadio Hearn, les cèdres, les pins, les bambous sont toujours là :
Beyond the Engaku-ji temple extends an immense grove of trees--ancient cedars and pines--with splendid bamboos thickly planted between them, rising perpendicularly as masts to mix their plumes with the foliage of the giants: the effect is tropical, magnificent.Ozu n’était pas encore né (il le sera 13 ans plus tard) et Lafcadio n’a pas escaladé le chemin de terre du cimetière mais celui, tout proche, qui mène à la grande cloche (o-kane). Une chose est incontestablement identique : il faisait aussi beau pour lui que pour moi - « The land lies glorified in a joy of sunshine » note-t-il.Content de sa visite, il est remonté dans son pousse pousse – j’ai fait le chemin à pied – pour se rendre au centre de Kamakura. En chemin, il s’est arrêté dans plusieurs temples où je n’ai pas mis les pieds. Kamakura n’était alors qu’un village :
A long, straggling country village, between low wooded hills, with a canal passing through it. In the lukewarm air a mingling of Japanese odours, smells of sake, smells of seaweed soup, smells of daikon, the strong native radish; and dominating all, a sweet, thick, heavy scent of incense,--incense from the shrines of gods.A Kamakura, Lafcadio Hearn est accablé de constater que ce hameau n’était plus la superbe capitale du puissant shogun Yoritomo, avec ses millions d’habitants. Seuls quelques temples avaient survécu aux guerres du passé :
And yet a sense of melancholy, of desolation unspeakable, weighs upon me. For this mouldering hamlet represents all that remains of the million-peopled streets of Yoritomo's capital, the mighty city of the Shogunate, the ancient seat of feudal power, whither came the envoys of Kublai Khan demanding tribute, to lose their heads for their temerity. And only some of the unnumbered temples of the once magnificent city now remain, saved from the conflagrations of the fifteenth and sixteenth centuries. Les temples étaient en ruine, les rizières désolées, et le chant des grenouilles avait remplacé le murmure de la mer, dans "cette ville qui n’existe plus" :
Here still dwell the ancient gods in the great silence of their decaying temples, surrounded by desolations of rice-fields, where the chanting of frogs replaces the sea-like murmur of the city that was and is not.
Pour imaginer la magnificence de Kamakura, il faut remonter à 1289, quand Dame Nijô se trouvait parmi la foule dense qui jouait des coudes avenue Wakamiya-Koji pour tenter d’apercevoir le nouveau Shogun :
L’arrivée du Shōgun (le prince-général Koreyasu) et de sa suite était, dans un tel lieu, vraiment impressionnante. Les seigneurs défilaient tous en tunique de chasse ; l’on voyait aussi des soldats de l’escorte revêtus de courtes vestes de guerriers : la variété de leurs tenues était vraiment étonnante.

Si Lafcadio n’a pas visité le sanctuaire Tsurugaoka Hachiman-gū (ci-dessus), Dame Nijô et moi-même, oui – mais pas ensemble! :
J’aperçus au loin le jeune sanctuaire (Tsurugaoka Hachiman-gû), dont le dieu avait promis de protéger « plus que les autres clans » la famille dans laquelle le destin m’a fait naître. Je dus convenir que le site, avec la vue lointaine qu’il offrait sur la mer, était plus remarquable que le paysage du mont Otoko. (ici)

Dame Nijô, elle, venait de Hase et d’Enoshima: Le lendemain, j’entrais à Kamakura. Contrairement à la vue que l’on découvre sur la capitale (Kyoto) du sommet des monts de l’Orient, ici, les maisons qui s’étageaient sur les pentes semblaient entassées comme des objets jetés au fond d’un sac.

Tandis que Lafcadio et moi avons quitté Kamakura pour aller à Hase et Enoshima. Lui dans son fidèle pousse pousse, et moi en train, par la ligne Enoden qui se cache derrière la gare de Kamakura. Lafcadio Hearn aimerait la charmante ville qu’est devenue Kamakura aujourd’hui !

mardi 7 avril 2009

Elle a écrit plus de 50 000 poèmes

En mai 1912 la poétesse Yosano Akiko (1878-1942), au terme de 12 jours d’un voyage mouvementé – en Transsibérien notamment - débarque à Paris pour y rejoindre son mari, le poète Yosano Tekkan. En 1901 elle avait publié Midaregami (Cheveux en bataille), un recueil de poèmes qui la rendit célèbre et s’était mariée avec Tekkan dont elle eût 13 enfants. Quand Myôjô (étoile brillante), la revue littéraire qu’il publiait, mit la clé sous la porte, il sombra dans la dépression. Comme il rêvait depuis longtemps de voyager en Europe, il prit le bateau en novembre 1911 et arriva à Paris à la fin de cette année-là. J’ai appris l'existence de cette femme extraordinaire par hasard, en tombant sur ces deux poèmes que je trouve très beaux, simples et justes :

You walk the boulevards of Paris
You are outside of me but I am not outside of you
Outside of you the very world does not exist.

My husband traveler
are you sleeping now in France?
If a bird of paradise comes into your dreams
it is me.
Je peux très bien imaginer une Akiko du XXIe siècle, qui enverrait ces tankas sous forme de textos vers Paris, alors qu'elle se balade une nuit dans Shinjuku, et qu'elle éprouve le manque poignant de son amour. Il lui suffirait de 12 petites heures et non de 12 longs jours pour se jeter dans ses bras aujourd’hui.....

Yosano Akiko ne resta que quelques mois auprès de son mari en France. Elle revint au Japon peu après juillet 1912, alors que le pays portait le deuil de l’empereur Meiji dont je parlais hier. Quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre qu'elle avait séjourné en Touraine, ce qui lui inspira de nombreux poèmes dont celui-ci :

Lorsque de nos pas
nous traversons toi et moi
ce pont de la Loire,
souffle des flots une brise
dans le doux parfum des trembles...

Le hasard fait bien les choses parfois...

lundi 6 avril 2009

L'air Meiji

« En 1868 le Japon entre dans l’ère Meiji... » A chaque fois que je vais au Meiji-jingū, un sanctuaire dédié aux âmes divines de l’empereur Meiji et de l’impératrice Shōken, cette phrase, que j’avais apprise par coeur lors de mes révisions du bac, me revient en mémoire. C’était tellement abstrait à l’époque! Avais-je compris que Meiji était le nom d’un empereur? Savais-je au moins ce qu’il y avait eu avant ? Rien n’est moins sûr. Peut-être imaginais-je l’ère Meiji comme une porte derrière laquelle la prospérité attendait le Japon... Cette phrase m’est restée gravée en mémoire avec celle-ci « Tokyo est une mégalopole tentaculaire ». A chaque fois que je passe à Yokohama, je me souviens comment, de ma chambrette tourangelle, j’imaginais qu’il s’agissait vraiment des tentacules d’une pieuvre géante à la Jules Verne... et dans ce cas-là, oui, ce devait être invivable ! Cela ne m’avait servi à rien à l’époque de connaître sur le bout des doigts l’Ere Meiji, parce que c’est du Sertaõ brésilien que j’ai dû parler au bac. Je m’en suis bien sortie car le Sertaõ était bien plus évocateur pour moi que le Japon, grâce à la chanson éponyme de Bernard Lavilliers : le Sertaõ regorge de « fazendeiros »; dans le Sertaõ « il n’y a rien »; le soleil y est « ivre de rage » car un « éternel été [l’] émiette ». Je savais même prononcer le mot avec l’accent brésilien: « sertan sertan sertan ».Mais bon... le temps a passé... et maintenant, en traversant l’épaisse forêt vers le sanctuaire, en surprenant quelques gras corbeaux fourrageant dans le sol, je sais que ce lieu appartenait à la fin du XVIe siècle au féroce guerrier Katō Kiyomasa, une des « sept lances de Shizugatake », du nom d’une bataille de 1583 où il était un des 7 généraux de Toyotomi Hideyoshi qui y écrasèrent les troupes de Oda Nobutaka. Et cela me fait hâter le pas !
En fait c’est la poésie qui m’attire surtout dans ces lieux, même par une journée pluvieuse comme l’était celle-ci.L'empereur Meiji aimait composer des poèmes de 31 syllabes appelés « tanka ». Il en a écrit plus de 100 000 ! L’impératrice, elle, en a laissé 30 000... Certains d'entre eux, sous forme de petits rouleaux, se déroulent comme des Omikuji. Mais ceux-ci ne sont pas des prédictions bonnes ou mauvaises. Ils mettent surtout du baume au coeur de ceux qui les piochent.
Such is the force of water
That it will with gentle pressure
Shape itself to every vessel
And yet pierce the very rock.


Should you but resolve to climb
That peak towering to the heavens,
You will find there is a pathway
To its very summit.

We shall fall behind
Our fellows in the world
If, when we should advance,
We make no move at all.

Emperor Meiji

My mirror every morning,
So spotlessly clear-
Thus might it ever be
With the human heart!


Empress Shōken
Ils font si souvent mouche que les yeux me picotent en rejoignant l'avenue Omotesando.

dimanche 5 avril 2009

Brève apparition

Tokyo présente ce paradoxe précieux: elle possède bien un centre, mais ce centre est vide. Toute la ville tourne autour d’un lieu à la fois interdit et indifférent, demeure masquée sous la verdure, défendue par des fossés d’eau, habitée par un empereur qu’on ne voit jamais, c’est-à-dire, à la lettre, par on ne sait qui. L’une des deux villes les plus puissantes de la modernité est donc construite autour d’un anneau opaque de murailles, d’eaux, de toits et d’arbres, dont le centre lui-même n’est plus qu’une idée évaporée, subsistant là non pour irradier quelque pouvoir, mais pour donner à tout le mouvement urbain l’appui de son vide central, obligeant la circulation à un perpétuel dévoiement.
L’empire des signes de Roland Barthes
Quand je suis revenue de Kyoto, c’était le 23 décembre, le jour de l’anniversaire de l’empereur. En sortant de la gare et en me dirigeant vers le métro, je pouvais entendre des applaudissements du côté du palais impérial. La ville était pavoisée en son honneur mais je pense que l’indifférence était assez générale. Aux alentours de la gare, d’étranges, de sinistres camionnettes, surmontés de haut-parleurs et recouvertes de drapeaux et de slogans aux couleurs criardes, étaient garées. Je me trompe peut-être mais je crois qu’elles appartiennent aux nationalistes...
A la télé, tout le long de la journée, il y a eu plusieurs rétrospectives sur le monarque. Il y a une chose qui me fascine depuis toujours : à chaque anniversaire d’un membre de la famille impériale, on voit celle-ci se promener au grand complet, par petits groupes, dans les jardins du palais, et s’extasier sur les fleurs, les arbres, indiquant çà et là un détail sur un tronc ou un oiseau sur une branche... « Que notre herbe est belle, comme elle verdoie, ne pensez-vous pas? » et l’impératrice, dans un kimono aux couleurs de la saison d’acquiescer d’un respectueux « so desu ne ». Encore quelques petits pas sous les flashes d'une meute de photographes : « Le beau soleil de notre Japon poudroie de tous ses rayons, ne trouvez-vous pas ? » « so desu ne... En l’honneur de l'anniversaire de votre Majesté » semble-t-elle lui répondre d'un sourire entendu. Des chiens gambadent autour d'eux et ils sourient.
Je me demande toujours s’ils font cela de bon coeur ou si, vraiment, la botanique et eux... ça fait deux !

samedi 4 avril 2009

Petits plats pour grandes scènes

Après les spaghettis à la Carbonara de Genova de Michael Winterbottom (en fait, la Carbonara c’est bien une sauce blanche non ? Dans le film on voit une sauce rouge... J’ai remarqué ça parce que je n’aime pas du tout les spaghettis à la Carbonara !), ce sont les plats chinois de Two Lovers de James Gray qui m’ont intriguée: Leonard vient de rencontrer Michelle, sa voisine. Elle est dans le couloir, on entend des cris, elle dit que c’est son père qui fait des siennes, et il lui offre de se réfugier chez lui. Elle fait trois petits tours dans l’appartement, quand soudain la mère de Leonard apparaît dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine, interroge la présence de Michelle du regard, et lance à son fils, avec une certaine gourmandise dans la voix : « Ce soir on mange chinois ». Le « on » excluant Michelle, bien évidemment. Plus tard, elle amène sur la table de la salle à manger de petites boîtes en carton, un « take away » que le père a dû ramener de chez le traiteur chinois. Michelle en profite pour s’éclipser. C’est une scène qui peut paraître anodine, mais elle résume parfaitement le fonctionnement de cette famille. Dans Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa, la famille Sasaki est réunie un soir, pour partager un repas. Ils sont tous les quatre – pour la dernière fois d’ailleurs je crois - autour de la table... Le silence qui règne est terrible. Le père décapsule alors une bouteille de bière. Il la boit très très lentement. Il la savoure. Il prend son temps. Ce n’est que quand il l’a finie, et après avoir dit « itadakimasu », qu’ils prennent leurs baguettes et qu’ils se mettent à manger. On pourrait dire qu’il a fait durer, perversement, le plaisir, pour montrer qui est le chef de la maisonnée, peut-être... Mais ce supplice de Tantale est une marque traditionnelle de respect... Cette scène est très simple et très triste, et elle résume de façon éclatante l’effritement du rôle du père dont le royaume s’est réduit comme une peau de chagrin et ne s’exerce plus qu’autour de la table de la salle à manger... et encore pour très peu de temps car si je me souviens bien, à la fin, ils ne sont plus que trois autour de la table, et comme il est le dernier à retourner au bercail après leurs folles aventures, les deux autres n’ont pas attendu son retour pour manger !

vendredi 3 avril 2009

Amantes amères

Après avoir vu Two Lovers de James Gray - j’avais failli sortir de la salle en plein milieu du film tant je me sentais mal à l’aise - ma première réaction, en sortant du cinéma, a été de le tourner en dérision : tout le film baigne dans une lumière verdâtre comme l'eau où se jette le héros (Joachim Phoenix) dans sa énième tentative de suicide et cela dès la première séquence; les dialogues sont répétitifs (Tu m’aimes mais je suis complètement givré ! Je t’aime parce que moi aussi je suis complètement givré ! – ils disent sans cesse : I am fucked up) ; les appartements sont lugubres ; les familles étouffantes ; l’avenir semble bouché... avant de voir un téléphone portable, on ne sait même pas à quelle époque se déroule le film...
Il a fallu que passent quelques heures pour me rendre compte que mes moqueries n’étaient qu’une réaction de défense. C’est en fait un très beau film. Cette lumière glauque, verdâtre, bleuâtre, grisâtre, c’est son plus grand atout: elle reprend exactement la couleur des yeux de Joaquim Phoenix, c’est ainsi qu’il voit sa vie, ce sont les couleurs du fond de l’océan où il veut se jeter et disparaître, il vit dans les profondeurs. La blondeur des cheveux de Gwyneth Paltrow ne peuvent que surnager dans cette noirceur. La passion du héros pour la photographie est très intéressante : quel rôle exact joue-t-elle dans sa vie ? Pourquoi ne photographie-t-il que des paysages avant de rencontrer ses deux amantes? Il faut dire que chez lui des photos de famille tapissent les murs et peut-être ne photographier que des paysages c’est le meilleur moyen de s’évader de cette prison familiale et du poids de son histoire? Quel impact ces deux rencontres ont-elles sur son art ? Ça me donne envie de revoir le film... mais pas tout de suite parce que la plus grande question que je me pose c’est pourquoi je me suis sentie aussi mal à l’aise en le regardant !

jeudi 2 avril 2009

Etang de rêves

Il était peut-être très profond – insondable à l’oeil en tout cas. Ses bords étaient frangés de joncs si touffus que leur reflet était ombreux comme l’ombre des eaux profondes. Lorsque le vent soufflait, le centre de l’étang semblait couler et ondoyer comme linge qu’on rince. Les étangs exercent une curieuse fascination, on ne sait laquelle. Bien des gens avaient dû y venir au fil de leur vie, au fil des âges, laisser tomber une pensée dans l’eau, lui poser une question. Peut-être était-ce le secret de sa fascination : il retenait dans ses eaux toutes sortes de rêves, de plaintes, de confidences, non pas imprimés ou dits à voix haute mais à l’état liquide, flottant les uns sur les autres, presque désincarnés. Un poisson les traversait, se faisait couper en deux pas la lame d’un roseau ; la lune les annihilait de sa grande assiette blanche.Le charme de l’étang venait de ce que, les gens partis, leurs pensées étaient restées et, sans leur corps, entraient vagabonder le temps qui leur plaisait, libres, liantes et amicales dans l’étang commun.

La fascination de l’étang de Virginia Woolf

Dès que le rythme de ma vie change (je suis en vacances de Pâques), que je ne cours plus partout tambour battant, et que mon esprit n’est plus encombré par les horaires à respecter et les devoirs à corriger, je me mets à rêver à profusion. Comme toujours les premiers rêves évacuent le stress accumulé : j’ai d’abord rêvé que, engluée dans une matière visqueuse, de mes dernières forces je me saisissais d’une ponceuse électrique et me rabotais pour me dégager. A la fin je ressemblais carrément à un de ces bonhommes en pain d’épices que l’on trouve dans les pâtisseries ! Mais j’étais enfin libre ! Dans le rêve suivant je piquais des photocopies à un collègue du Département d’allemand – c’étaient des phrases à traduire d’anglais en allemand – je mettais du typex sur « translate into German » et remplaçais par « into French » ! J’espère que mes prochains rêves seront plus apaisés. Que sont devenus ceux que j’ai confiés à l’étang du parc Inokashira par un jour de grand vent glacial?

mercredi 1 avril 2009

La Superba

Certains jours,
Il y a sur la ville
Des oriflammes de sourire
Qui seraient là pour annoncer
De plus beaux jours


Eugène Guillevic
C’est dommage que Genova, le nouveau film de Michael Winterbottom, s’intitule Un été italien en France, où il sortira en avril. Un été italien ça fait très romantique et c’est trompeur car Joe (le père, un prof de fac... il va à la plage après ses cours le veinard... mais je me demande bien ce qu’il enseigne...) et ses deux enfants Kelly et Mary – leur mère vient de mourir dans un accident de voiture - s’installent à Gênes pour une durée indéterminée, pas seulement pour passer des vacances d’été. De plus, ils ne visitent pas du tout l’Italie : cet été-là ils ne quittent pas Gênes et ses environs.
C’est justement cela le but du jeu: d’assister en même temps qu’eux, les yeux écarquillés, à la découverte d’une ville dont on a souvent entendu parler (Christophe Colomb y est né) sans l’avoir jamais vue...
Tous comptes faits on n’en voit pas grand-chose de Gênes, à part quelques vues panoramiques, son labyrinthe de ruelles (i vicoli), des églises, une plage, une colline surplombant une crique... On est aussi désorienté que les personnages qui cherchent leurs marques et tentent de se réinventer une vie après la tragédie.
Il y a des scènes très quotidiennes comme la fois où Joe (Colin Firth) dit devant un plat de spaghettis à la Carbonara : « Just what the doctor ordered », une réflexion d’un naturel... ça fait très documentaire, pris sur le vif...
La scène que j’ai le plus aimée ne dure que quelques secondes: Kelly est sur une Vespa que conduit son copain italien et qui slalome dangereusement dans la circulation – ils sont toujours au bord de l’accident et l’on comprend que dans les risques qu'elle prend elle cache le chagrin que lui cause la disparition de sa mère. Elle ferme les yeux, le jour tombe sur la ville derrière eux... c’était l’image de la liberté, des vacances, de l’été, de la jeunesse...
Depuis ce film, cela me démange de tenter l’expérience, de partir et d’aller m’installer ailleurs...
Elle a mille ans la ville,
la ville âpre et profonde ;
et sans cesse, malgré l' assaut des jours,
et les peuples minant son orgueil lourd,
elle résiste à l' usure du monde.

Emile Verhaeren